Ma volonté est que mes dessins,mes estampes, mes bibelots, mes livres enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard béte du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteaux du commissaire priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles, soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts. EDMOND DE GONCOURT

Edmond et Jules

Edmond et Jules

Edmond de Goncourt par Nadar

Edmond de Goncourt par Nadar

mercredi 28 février 2007

Extrait du livre" Lettres de Jules De Goncourt page 236 à 241 ed Charpentier 1885"



A FLAUBERT

(Jeudi, 21 décembre1865 )

Mon cher vieux,


C'est vrai la pièce a été interdite après un véritable succès à la sixième. Vous verrez l'histoire de ça dans une lettre , que nous publions demain ou après demain dans les journaux. Vraiment , c'est trop bête. on dit que l'événement tirera à cent mille Henriette Maréchal avec les demandes de province. La Gazette de France a fait quatre articles, l'Avenir national cinq ou six articles et la France un premier-Paris de la Guéronniére. Des choses monstrueuses ! F... professeur de droit , faisant une leçon sur le droit de tester , a eu le courage de nous désigner aux colères des étudiants. le Moniteur de l'Armée et le Siècle, à propos de l'innocente plaisanterie de "pacificateur de la Vendée ", appellent sur notre oeuvre et nos personnes les ressentiments de l'armée et de la Vendée. La princesse a reçu des lettres anonymes, où on la menace de mettre le feu à son hôtel et de pendre tous ses amis.

Le vraiment vrai de tout cela, c'est que nous avons le cou cassé par une très grande dame de votre connaissance , qui , a ce que dit Paris dans ce moment-ci, est jalouse du salon de la princesse .Abonné de la " revue des deux-Mondes", est devenu l'injure universelle du bal de l'Opéra. Et voilà les nouvelles ! Pardonnez-nous de vous écrire si peu , mais vous ne vous doutez pas de ce qu'a été notre vie, tous ces temps-ci. je vous enverrai, sous peu, quelques journaux. Nous allons être montés en province, à moins que l'interdiction ne s'étende jusque-là.



A vous de coeur,


J. DE GONCOURT.

Ce que

L'AUTEUR SURVIVANT

(EDMOND DE GONCOURT)

pense

D'HENRIETTE MARECHAL

ET DU THEATRE DE SON TEMPS

____________

Aujourd'hui que la reprise d'HENRIETTE MARECHAL a réussi, que la pièce est écoutée, est applaudie, applaudie" avec un parti pris d'applaudir ", impriment ceux qui eussent désiré qu'elle fut résiliée, je demande au public la permission de compléter la préface en tête de notre THEATRE par quelques observations, quelques anecdotes et quelques idées sur l'art théâtrale de l'heure présente.

Dans cette préface j'ai dit: HENRIETTE MARECHAL est une pièce "ressemblant à toutes les pièces du monde", et les ennemis de la pièce ont fait dire à cet aveu plus qu'il ne disait, déclarant que l'oeuvre n'avait pas la plus petite qualité personnelle. Voici seulement ce que j'ai voulu faire entendre, c'est ce que mon frère est moi, débutant au théâtre, et désireux d'être joués, nous avions essayé de faire une pièce jouable, une pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales ordinaires, trouvant déjà assez brave d'avoir risqué l'acte du bal masqué, un acte qui avait le mérite de la nouveauté, et d'un esprit original, avant que cet esprit fût devenu l'esprit de tout le monde, avant qu'il eût servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de l'opéra de la rue Le Peletier.

Maintenant, venons aux critiques de détails. On me reproche de grosses ficelles; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les auteurs, même les plus habiles, dans cet art conventionnel, ou je ne connais pas un dénouement de pièce qui ne soit amené par la surprise d'une conversation derrière un rideau, ou par l'interception d'une lettre, ou par un truc forcé de cette qualité? Et tant qu'à choisir les grosses, les toutes franches: ce sont celles de l'ancien répertoire.

Puis vraiment n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement de la vie humaine, de la véritable, de celle que nous vivons? J'avais un cousin qui devint très amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin avait eu une jeunesse un peu noceuse, était joueur. Il fut refusé par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le coeur très pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui arrivait un accident de voiture dans le voisinage du château de celle qui l'aimait. Il y était recueilli, soigné... et devenait le mari de la jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donné, à mon frère et à moi, l'idée du transport de Paul de Bréville blessé, chez Mme Maréchal.

Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on trouve tout à fait invraisemblable ce coup de coeur d'un tout jeune homme pour une femme de trente-quatre à trente-cinq ans. Savez-vous que, chez les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a pas été à une fille ou à une femme de chambre, je l'ai vu aller à des femmes de la société presque toujours plus âgées que Mme Maréchal,presque toujours à de sérieuses marraines de Chérubin.

Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M.Maréchal par le jeune Paul de Bréville, j'aurais introduit sur les planches un adultères plus immérité, plus indigne, plus infâme, plus laid que les adultères jusqu'ici mis en scène par mes confrères en adultères au théâtre...comme si nous ne pouvions pas, journellement, les trois-quarts des Messieurs Maréchal se montrer de vrais saint Vincent de Paul à l'endroit de l'homme qui les trompe.


Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs immoraux, et nous ne sommes pas des carcassiers. Mais il n'y a pas qu'une carcasse dans une pièce : il y a autre chose dans le nôtre.

Théophile Gautier y trouvait une qualité , qu'il nous reconnaissait seuls posséder : une langue littéraire parlée. Et pour moi une langue nouvelle , c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le théâtre. Une langue ou il n'existera plus de morceaux de livres , plus de phraséologie ou passera le mot d'auteur, et ou cependant, le public sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la bouche des acteurs. Voilà la révolution à tenter ! Et cette révolution, nous l'avons, essayée, essayée seulement.

Ah! si nous avions pu écrire une seconde pièce d'amour, celle là, je vous en réponds, eût été balayée de tout jargon romantique ou livresque, et l'ont y eût pas rencontré une phrase comme celle-ci : " Vous étiez dans mes rêves, comme il y a du bleu dans le ciel ! " Une phrase pas mal rédigée tout de même , mais appartenant au vieux jeu. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on ? C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer, et que le talent serait de la remplacer , celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent apportant une note poétique , lyrique, idéale, de la même valeur, et un équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.

Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le summum de l'art dramatique des années qui vont venir, et je me trouve, tout seul, pas assez fort pour y arriver .

Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un original passant des heures entières aux Tuileries , à entendre causer des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs phrases enfantines.

Maintenant , n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité, que personne n'a remarquée. Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps, les attitudes morales des deux frères, quand le jeune tombait amoureux. Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites chamaillades, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments là, en un mot fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion. Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du vieux , et de l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec des souvenirs bien personnels et vécus l'expression est acceptée aujourd'hui des sentiments qui ont le mérite de représenter, rigoureusement à la scène, les sentiments humains et contradictoires de deux hommes, d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence.


J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre arrivé à son déclin. Le théâtre , en effet, me semble le grand art des civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien du temps après, sous Louis XIV dans une autre patrie de l'intelligence et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais peut être déjà, en ce dix-septième siècle, quelques gourmets de belles-lettres néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire au coin de son feu, les Caractères de la Bruyère. Aujourd'hui qui pourra nier qu'une Sapho ou qu'un Assommoir ne prenne pas l'attention de la France, tout autant qu'une pièce d'Emile Augier ou d'Alexandre Dumas fils? Au vingtième siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre et quelle place aura donc le livre et quelle place aura donc le livre et quelle place aura le théâtre ?

A cette concurrence redoutable, faite déjà aujourd'hui par le livre au théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que j'ai prédit : "Quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades ", non , mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se transformer en des Eden plus ou moins dissimulés.

Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut être devant lui la durée cahin caha qu'on prête, à cette heure , à la religion catholique, moi, qui ne crois pas au théâtre naturaliste,au transbordement dans le temple de carton de la convention , des faits, des événements, des situations de la vraie vie humaine , voici ma conviction . L'art théâtral , cet art malade , cet art fini, ne peut trouver un allongement de son existence que la transfusion dans son vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces éléments que dans une langue littéraire parlée et dans le rendu d'après nature des sentiments - toute l'extrême réalité, selon moi,dont on peut doter le théâtre.

Eh bien ! ces outils de renouvellements, je les trouve... à l'état embryonnaire bien certainement , mais je les trouve dans Henriette Maréchal , dans cette pièce qui est un début , et un début ne produit jamais une oeuvre tout à fait supérieur. Peut-être, si l'on ne vous avait pas brutalement arrêtés, à une troisième ou à une quatrième pièce, aurions-nous un peu plus complètement réalisé ce que notre ambition littéraire avait entrevu.

Du vrai, du vrai dans notre pièce, du vrai, il y en a peut-être plus qu'on ne le croit. A propos de la phrase "J'en ferais mon coeur", un critique théâtral disait hier que c'était un propos des soubrettes, d'il y a cent ans. J'ouvre notre journal , et en octobre 1863 , à la fin d'un séjour chez Mme Camille Marcille, à Oisème , près Chartres , je trouve cette note écrite par mon frère :

" Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui m'arrive. Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au moyen âge après les grandes famines, avec des yeux dont le dévouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire:" Ah Madame, ce Monsieur Jules , je le trouve si potelé, si gai , si joufflu, si gentil, que, si j'étais riche, j'en ferais mon coeur."





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