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lundi 2 novembre 2009
Le Prix Goncourt 2009 a été attribué
Le Prix Goncourt 2009 a été attribué
à Marie Ndiaye pour «Trois femmes puissantes», paru chez Gallimard
Marie Ndiaye, première femme à obtenir le Goncourt depuis 1998 a été couronnée au premier tour avec cinq voix contre deux à Jean-Philippe Toussaint pour "La vérité sur Marie" et une voix à Delphine de Vigan pour "Les heures souterraines."
L'académie Goncourt bénéficie du soutien de la Ville de Paris.
mardi 27 octobre 2009
Prix Goncourt 2009
3° et dernière sélection pour le prix Goncourt 2009.
Laurent Mauvignier Des hommes Minuit
Marie Ndiaye Trois femmes puissantes Gallimard
Jean-Philippe Toussaint La vérité sur Marie Minuit
Delphine de Vigan Les heures souterraines JC Lattès
mercredi 14 octobre 2009
Prix Goncourt 2009
Deuxième sélection pour le Prix Goncourt 2009
Sorj Chalandon «La légende de nos pères», Grasset
Jean-Michel Guenassia Guenassia «Le club des incorrigibles optimistes», Albin Michel
Justine Lévy «Mauvaise fille», Stock
Laurent Mauvignier «Des hommes», Minuit
Marie Ndiaye «Trois femmes puissantes», Gallimard
Véronique Ovaldé «Ce que je sais de Vera Candida», L’Ollivier
Jean-Philippe Toussaint «La vérité sur Marie», Minuit
Delphine de Vigan «Les heures souterraines», JC Lattès
dimanche 20 septembre 2009
prix Goncourt 2009 ( provenance Site Académie Goncourt)
L’ Académie Goncourt, désormais, avancera l’heure d’attribution de son Prix . Le Prix Goncourt 2009 sera attribué chez Drouant à 12H45, afin de faciliter la couverture médiatique de l’événement , en permettant notamment au lauréat d’être présent chez Drouant avant le début des journaux radio et télévision de 13h.
mardi 15 septembre 2009
Première sélection pour le Prix Goncourt 2009
Edem Awumey «Les pieds sales», Seuil
Sorj Chalandon «La légende de nos pères», Grasset
Daniel Cordier «Alias Caracalla», Gallimard
David Foenkinos «La Délicatesse», Gallimard
Eric Fottorino «L’homme qui m’aimait tout bas», Gallimard
J-M. Guenassia «Le club des incorrigibles optimistes», Albin Michel
Yannick Haenel «Jan Karsky», Gallimard
Justine Lévy «Mauvaise fille», Stock
Laurent Mauvignier «Des hommes», Minuit
Serge Mestre «La lumière et l’oubli», Denoêl
Marie Ndiaye «Trois femmes puissantes», Gallimard
Véronique Ovaldé «Ce que je sais de Vera Candida», L’Ollivier
Jean-Philippe Toussaint «La vérité sur Marie», Minuit
Delphine de Vigan «Les heures souterraines», JC Lattès
lundi 20 juillet 2009
La voix du président départagea les votants
mercredi 8 juillet 2009
mercredi 1 juillet 2009
samedi 4 avril 2009
Ex-libris Goncourt
samedi 21 mars 2009
COMOEDIA DU 24 SEPTEMBRE 1922
Une interview de J.-H. Rosny Jeune
A PROPOS DU JOURNAL DES GONCOURT
C’est à Coubert, où il possède une propriété, que nous avons pu joindre M. Rosny Jeune.
Nous sommes accueilli à la grille par deux superbes chiens-loups qui nous conduisent à la demeure de l’auteur de Francho-la-Belle.
Le journal des Goncourt, nous dit-il, a été publié par Edmond de Goncourt lui-même de son vivant ; ce qui reste, ce n’est pas, comme le croit le public, la suite de ce qui a été édité, mais des découpures – Goncourt a expurgé la première édition de son Journal et ce qu’on nous demande de laisser paraître, c’est ce que lui même a écarté de la publication pour ne pas s’aliéner personne. Comment voulez-vous publier cela intégralement ? Edmond de Goncourt a été surpris par la mort et ‘a pas eu le temps de mettre ses papiers en ordre.
« Il a dit que son journal ne devrait être consulté et livré à l’impression qu’au bout de 20 ans. Il n’a pas voulu exprimer par-là que ce serait 20 ans exactement après sa mort, mais 20 ans au minimum et si lui-même, à la date laquelle il a fait son testament, a estimé que 20ans seraient suffisants, nous pouvons, nous membres de l’Académie Goncourt, juger qu’il faut attendre 25 ans, 30 ans même après sa mort pour livrer son journal au public. Ceci, surtout après un événement no prévu par notre illustre maître, la guerre, qui nous impose une plus grande sensibilité à l’égard des familles. Nous interprétons le testament avec notre cœur ; les Goncourt, que nous connaissons mieux que ne les connaît le public, nous approuveraient : nous les aimons, nous veillons sur leur cher mémoire » Evidement, la publication nous serait d’un bon rapport, surtout avec la réclame qui a été faite, mais il faut publier tout ou rien : expurger l’édition ne serait pas respecter la volonté du mort.
« A défaut de sa publication, on pourra le consulter à la Bibliothèque Nationale.
Croyez--vous qu’il ne sera pas publié ? »
M. J.-H. Rosny Jeune sourit énigmatiquement et se refuse à tout autre commentaire…
- JACQUES SCHNEIZER
Article provenant du Comoedia du 24 septembre 1922
dimanche 15 mars 2009
Pélagie
Deux femmes des Goncourt : la servante du " Grenier " et sa fille Blanche-Denise
Blanche-Denise, qui vient de mourir dans son village des Vosges. Blanche ? fille de Pélagie. Pélagie? La servante du " Grenier ". Il est parlé d'elle, pour la première fois, dans le Journal en 1870, à la page la plus poignante rédigée par Edmond, seul des deux frères :
Nuit de samedi (18 juin) à dimanche.
Il est 2 heures du matin. Me voici relevé et remplaçant Pélagie près du lit de mon pauvre et cher frère, qui n'a pas repris la parole...
...Le profil de Pélagie, penché sur un livre de prières...
C'est Pélagie qui le dit : "IL faut manger pour avoir des forces demain."
Et le 28, au retour de l'enterrement, le grand veuf retrouvera, au milieu des lettres et des cartes de la première heure, les livres de prières de Pélagie.
Désormais, Pélagie représentera la femme au foyer. Les habitués du "Grenier" ne l'ont connue que vieillissante, vers 1890. En 1870, elle devait être vigoureuse !
23 septembre. - Pélagie, qui se vante de n'avoir jamais eu peur, déclare que cela lui semble la guerre pour rire.
Et la guerre, la commune, Pélagie à Auteuil, pendant que Monsieur, les nerfs ébranlés, se réfugiera dans un hôtel de la rue de l'Arcade, où, le 24 mai 1871, elle lui apportera des "Gloire de Dijon", de ses rosiers, admirée et aidée des soldats, au milieu de la fusillade.
Elle gardait la maison, où tombaient les obus, couchant habillée, à la cave, avec l'argenterie prête à être emportée...
Pélagie ! qui avait mis Jules au linceul, maintenant devait trembler pour Edmond.
Samedi 25 novembre 1876. -Ce matin j'ai eu un étourdissement, et si Pélagie ne m'avait pas pris à bras-le-corps et collé contre le mur, je serais tombé à terre.
Mais voici Pélagie malade.
18 décembre 1877. - Cette bronchite qui me calfeutre des semaines dans mon intérieur désolé, avec Pélagie au lit, d'un rhumatisme articulaire ; je comptais sur elle, pour me fermer les yeux. Est-ce que la pauvre fille la dernière des personnes qui me soient sérieusement attachées, est-ce que je vais la perdre, et rester seul, tout seul ?... Ce sont des journées toutes noires quand je demande à sa fille des nouvelles de la nuit ...
C'est la première fois qu'il est question de Blanche, qui va soulager bien peu sa mère, une pauvre fille chétive, quelque peu innocente.
Le 1er janvier se lève, comme dans un hôpital.
Au 8 mai 1880, ce sera " la petite " qui apporte la dépêche "Flaubert est mort."
Voici les deux femmes à l'honneur, à l'Odéon, pour Henriette Maréchal. L'auteur a souper chez les Daudet :
2 mars 1885.- En entrant à 4 heures, Pélagie, qui se relève, me confirme le succès, disant qu’elle et sa fille ont craint que les troisièmes galeries, toutes remplies d’étudiants ne leur tombassent sur la tête, dans le délire des trépignements.
Maintenant, la maison s’anime des dimanches au Grenier. Mais, la semaine, le solitaire s’assombrit du spectacle de la maladie de la « fille de Pélagie », l’immobilisant sur une chaise, dans un affaissement d’idiote.
Nous reverrons Pélagie à l’Odéon : Le quartier est sens dessus dessous.
14 janvier.- tout le monde à Auteuil trouve notre pièce pas une chose propre…
N’importe. Pélagie est toujours sous les armes.
19 mars.- Je rentre, je trouve mes deux femmes dans l’émotion d’un assassinat commis la veille dans la ville …
- La petite va se coucher…
- Entendez-vous des pas …
- C’est vrai. Donnez-moi la canne épée ; et ouvrez …
Pélagie entrebâille.
- N’ayez pas peur, madame.
C’était trois agents de la Sûreté, qui, intrigués par les promenades de lumière dans la maison, avaient cru à une intrusion de voleurs.
Pélagie qui, appelle Monsieur, pour lui montrer « la chatte en contemplation devant une poterie japonaise ».
Pélagie qui, pour ne pas déranger Monsieur – à une jeune Roumaine pleurant de pouvoir revenir, et lui demandant quelque chose venant de M. de Goncourt, lui donne un crayon avec lequel elle tient son livre de cuisine …
Blanche, la fille de Pélagie, la petite, la triste et maladive fillette, ne paraît que peu à l’index général de son nom : quand M. de Goncourt va la voir, à l’hôpital ; quand elle pleure pour suivre un cours d’infirmière, quand ( témoin à mon mariage ) il rentre après le dîner, et que Blanche lui crie : « Le feu est à la maison … » Un feu de cheminée, qui a alerté tout le quartier, maintenant réduit.
Médiocres incidents de cette existence de célibataire et de ses fidèles servantes au cœur simple .
Sans doute, ce calme service n’eût pas convenu à nombre d’autres, comme on lit vers la fin du Journal :
4 février 1894 .- La petite bonne qui a remplacé blanche un moment, disait : « Je vais chercher une place chez une cocotte. On y travaille peu, mange bien et on a la chance d’être emmenée au spectacle, aux bains de mer… »
en 1896, Pélagie et Blanche n’ont pu fermer les yeux du maître, décédé à Champrosay … Elles l’ont conduit au cimetière… Pélagie est partie ensuite, et dans ses Vosges natales, la dolente fillette vient de mourir, à plus de soixante ans , tout de même, sans avoir jamais été interviewée.
Pélagie ! Blanche ! les pauvres ! qui n’ont pas eu la médaille des vieux serviteurs, mais que voilà perpétuées à l’ordre du jour du Journal.
Blanche ! Pélagie, qu’auraient-elles pu dire, qui ont tenu le ménage de vieux garçon, servi leur monsieur seul, comme elles auraient servi un autre maître.
Jean AJALBERT
De l’Académie Goncourt
Provenance l’article « Toute l’Ed » du 05 02 1938
dimanche 8 mars 2009
Gustave Flaubert
vendredi 27 février 2009
L'Esprit Français du 22 novembre 1929
EDMOND DE GONCOURT INTIME
C’est un souvenir. Après la répétition générale de la Fille Elisa mise en scène par Jean Ajalbert avec le beau succès durable que vous avez, le vieux maître et le futur membre de l’Académie Goncourt sortirent ensemble. Ils allèrent à la recherche d’un fiacre dans lequel M. de Goncourt reviendrait à sa maison d’Auteuil. L’auteur des Frères Zemganno exultait :
- Oh ! Vous allez souper… Non, je vous aurais gênés… Je ne peux pas dépasser minuit … Qu’aurait dit mon foie ?… Elles sont bien « vos filles » … Cette Marie coup de sabre, Gabrielle Fleury, maîtresse de Méténier ? Elle est charmante cette grande fleur mince à pâleur de lilas… Très dix-huitième… Ah ! comme l’on sait peu regarder… Tenez …
(Se retournant sur une belle de nuit, qui va d’un bec de gaz à l’autre sur le trottoir, où nous espérons la voiture)
- Regardez cette taille, ce déhanchement canaille, un mot qu’il employait souvent il n’y a que Mme Bonnières qui ait cette sveltesse penchée…
- Art, littérature, humanité -tout le temps –pendant que je ne songeai qu’à « décoller », à rejoindre la bande…
- Ah ! S’il n’y avait pas la v… Cette saleté de peur empêche tout … Elles sont très bien « vos filles »… Mais soyez prudent, mon petit. Et puis il faut travailler… que penseriez-vous d’une pièce avec « Madame Gervaisais » ?
Evidement, le vieux maître, ce vieux maître, ce soir-là aurait bien vu tirer une pièce d’Idées et Sensations.
jeudi 26 février 2009
Le Figaro du 03 janvier 1931
Parution du "Paris soir du 11.02.1924"
dimanche 22 février 2009
Une trouvaille « Le trésor d’un passionné »
DOSSIER ARCHIVES . JULES ET EDMOND DE GONCOURT
PHOTO PORTRAIT PEINT EUGENE CARRIERE. DESSIN B.BUFFET
Dossier Archives contenant :
- Une photo sur papier albuminé de l’époque collé sur un cartonnage rigide d’un portrait peint d’Eugène Carrière, en 1887.
- Le Déjeuner des Goncourt, extrait de Arts. Dessin de Bernard BUFFET au format de 27 x 21 (petit trou).
- Une revue (sans date, 1922) « l’Académie Goncourt, par Léon Deffoux », Tome II, Fascicule 2 : « 25 ans de Littérature Française », publiée sous la Direction de M. Eugène Monfort, tableau de la vie littéraire de 1895 à 1920.
Couverture souple, format 22 x 27, papier glacé, complète, de la page 33 à 64, illustrations, en très bon état.
- Une carte de l’Académie Goncourt et MM. Fasquelle et Flammarion éditeurs, prient Monsieur Gaston Picard de leur faire l’honneur d’assister à l’édition définitive du journal des Goncourt, cartonnage semi rigide au format de 9 x 11.
- Petite Chronologie du Testament et de l’Académie Goncourt.
4 pages non reliées du Mercure de France de 1918.
Avec le nom des Prix Goncourt de 1903 à 1917 et une continuation des dates écrites au crayon de bois.
- Causeries Françaises, « Les Goncourt » par J.-H. Rosny Aîné.
8ème Causerie faite au Cercle de la Librairie le 27 avril 1923.
Plaquette à la couverture souple, complète en 35 pages (pagination de 167 à 201), et en bon état.
- Un article découpé « Les Goncourt journalistes », par Lucien Descaves.
- Un article découpé « Opinion de J.-H. Rosny sur les Goncourt », Paris-Soir du 11.02.1924.
- 4 pages agrafées de « L’ami du Lettré » de 1925.
- Une page de journal du 17.12.1925 : « Prix Goncourt - - Prix Fémina – Vie Heureuse ».
- Edmond de Goncourt intime, un article découpé dans « l’Esprit Français » du 22.11.1929.
- Ceux qui on eu le prix Goncourt, liste de 1903 jusqu’à 1926, extraite d’un journal.
- L’avenir de l’Académie Goncourt, Figaro 04.05.1929.
- Extraits d’articles de journaux des années 1920 à 1930 :
- Les Mystères de l’Académie Goncourt, les préfaces et les manifestes des Goncourt, Pélagie (J. Ajalbert)
- Courrier littéraire Gaston Picard.
- En marge du Centenaire de Jules de Goncourt.
- A propos du journal des Goncourt. J.-H. Rosny Jeune.
- Chez les Goncourt.
- La table des Goncourt, décembre 1929.
…
- 8 pages agrafées du 10.02.1933 : « Les Goncourt et le journal », de Michel Puy.
- Sur les traces des « DIX », reportage par Marius Richard, une page de journal du 15.12.1934.
- Les Goncourt, Artistes et Collectionneurs », 10 pages extraites du « Livre et ses Amis » de juillet 1946.
- Léo Larguier : l’Académie Goncourt. 3 pages agrafées extraites de la Revue Vivante II, premier trimestre 1949.
- 2 articles des années 1940.
- Le verdict des Bibliophiles, Arts, décembre 1953.
- La grande Pêche, dessin de Ben extrait des Nouvelles Littéraires de 1958.
- du côté des Goncourt (avec une reproduction photo du grenier).
- Les Goncourt et leur grenier.
- Les Frères Goncourt boulevardiers.
- 8 articles de journaux des années 1950.
- Environ une vingtaine d’articles des années 1980-90 sur les Goncourt.
Ensemble de documents originaux de l’époque en bon état.


EDMOND DE GONCOURT
La mort du célèbre homme de lettres a été annoncée à la presse parisienne par une dépêche de M. Alphonse Daudet, chez lequel il se trouvait en villégiature depuis quelques jours. C’est dans la nuit du 16 juillet qu’il a succombé dans cette charmante propriété de Champrosay, où ses amis fidèles et dévoués lui ont prodigué les soins, et ont adouci ses dernières heures par les témoignages de la plus affectueuse sollicitude. La disparition si rapide de l’éminent écrivain a causé une émotion unanime dans le monde littéraire où le nom de Goncourt était particulièrement vénéré.
Edmond de Goncourt et son frère Jules, n’ont-ils pas été les initiateurs du mouvement naturaliste, en même temps que les historiens subtils des élégances du siècle passé, des plus charmants petits maîtres français ? Les Goncourt ont été aussi les premiers à appeler la curiosité sur les formes et les œuvres de l’art de l’Extrême Orient.
Edmond- Louis- Antoine Huot de Goncourt petit-fils d’un député du tiers à l’assemblée nationale de 1789, était né à Nancy, le 26 mai 1822 d’une vieille famille lorraine alliée à celle de M. Lefebvre de Béhaine , ex-ambassadeur de France au Vatican, et à celle de Villedeuil. Jusqu’en 1870, époque de la mort de Jules de Goncourt, qui était le cadet d’Edmond, la vie des deux frères est intimement liée et il est assez difficile de faire la part de ce qui revient à chacun d’eux.
Ils débutèrent dans les lettres en 1851, par un roman intitulé En 18…et qui passa à peu près inaperçu. De cette époque à 1860, se consacrant uniquement à l’étude du dix-huitième siècle, ils font paraître successivement : Histoire de la Société française pendant la Révolution et sous le Directoire ; Portraits intimes du dix-huitième siècle ; Sophie Arnould ; Histoire de Marie –Antoinette ; Les Maîtresses de Louis XV. Ils continuèrent plus tard cette série avec la Femme au dix-huitième siècle et les Actrices du dix-huitième siècle, et l’étendirent à l’art et aux artistes avec l’Art du dix-huitième siècle et l’œuvre de Watteau.
Cependant, et avant de revenir, en 1860, au roman d’observation, les frères de Goncourt avaient publié encore :Le Salon de 1852, les Mystères des théâtres, la Lorette, la Révolution dans les mœurs, les Actrices, une Voiture de masques.
Avec les Hommes de lettres, réimprimés en 1869 sous le titre de Charles Demailly, commence la série de leurs romans d’observation appliquée aux mœurs et aux idées de ce temps. Ils y manifestèrent le même tempérament que dans leurs études d’histoires, curieux de menus faits, de détails. Aux Hommes de lettres succèdent Sœur Philomène, Renée Mauperin, Germinie Lacerteux, Manette Salomon, Madame Gervaisais (1869). Entre temps paraissait d’eux Idées et Sensations.
Jules de Goncourt meurt. Mais des notes recueillies par les deux frères devaient servir plus tard au survivant, à Edmond, pour la composition de la Fille Elisa, des Frères Zemganno , de la Faustin, de Chérie, de Gavarni, Pages retrouvées, tous livres publiés postérieurement à la mort de Jules et qui doivent cependant être rapportés à la période de collaboration des deux frères. A cette collaboration, on doit encore la pièce d’Henriette Maréchal, dont les représentations au Théâtre-Français (1865), donnèrent lieu à des scènes de tumulte qui furent souvent racontées.
En outre des œuvres précédemment citées on doit à Edmond de Goncourt seul la série, aujourd’hui presque achevée, du Journal des Goncourt, dont la publication retentissante a donné lieu à tant de controverses ; la Maison d’un artiste, Outamaro, premier volume d’une série sur l’art japonais. Au théâtre, Edmond de Goncourt a fait jouer, au Théâtre-Libre, la Patrie en danger, au même théâtre un autre acte politique A Bas le Progrès, à l’Odéon un drame en dix tableaux tiré de Germinie Lacerteux et enfin tout récemment au Vaudeville un drame tiré de Manette Salomon. Il laissa quelques manuscrits de théâtre et des ébauches de romans.
On sait, en outre, que M. Edmond de Goncourt a plusieurs fois manifesté son intention de laisser un legs destiné à l’institution d’une académie qui porterait le nom de Goncourt et où entreraient un certain nombre de littérateurs et d’artistes, ceux qui fréquentaient chez lui et venaient lui rendre visite dans le hall de la maison qu’il appelait « le grenier des Goncourt ».
L’ouverture du testament qui a eu lieu le 20 juillet chez M. Alphonse Daudet, à Champrosay, a donné connaissance des élus de cette académie que, fidèle à la promesse faite à son frère, E. de Goncourt crée afin de soutenir un art indépendant en aidant des jeunes gens de talent à se maintenir dans la dignité des lettres. Les hommes politiques, les grands seigneurs, les poètes et les fonctionnaires seront exclus de cette académie qui se composera jusqu’à nouvel ordre de huit membres remplaçables par extinction à la majorité des membres survivants. Ces membres sont : Alphonse Daudet, Léon Hennique, J.K. Huysmans, J. et H. Rosny, Octave Mirbeau, Paul Marguerite, Gustave Geffroy. Celui des titulaires qui deviendrait membre de l’Académie française serait par le seul fait démissionnaire.
Un prix de cinq mille francs sera décerné tous les ans à l’auteur d’une œuvre d’imagination, roman, nouvelle, etc., à l’exclusion des poètes.
Enfin, il y aura in dîner Goncourt, à vingt francs par tête – le défunt a lui-même fixé le prix. Ace dîner périodique ne prendront part que les académiciens.
OLIVIER MERSON
lundi 2 février 2009
LA COMETE du dimanche 9 février 1868

EDMOND ET JULES DE GONCOURT
par Xavier Girard
Peut-être avez-vous déjà rencontré sur les quais, feuilletant des livres, ou examinant des gravures, deux hommes, jeunes encore et se ressemblant beaucoup d’aspect et de démarche.
Il est rare de les voir séparément. L’un paraît de quarante deux à quarante ans. Il est grand, mince, pâle, les cheveux sont courts et grisonnants, la moustache est fine, le regard légèrement voilé par la mélancolie ou éclairé par un sourire charmant ; les mains enfoncées dans les poches d’un ample pardessus, un cigare éteint aux lèvres, il semble marcher au pas de sa rêverie.L’autre plus jeune, la désinvolture élégante, la tournure d’un dandy, le lorgnon dans l’œil, la joue rose, la moustache épaisse et blonde, le sourire un peu moqueur, a, malgré ces quelques différences, les traits et allure de l’aîné.
Suivez-les, ils s’arrêteront devant la boutique d’un marchand de bric à brac ou d’autographes ; examinant, lorgnant, retournant, admirant les mêmes objets, ayant le même goût pour les mêmes choses.
Ce sont deux hommes bien connus ; discutés maintenant, dans vingt-ans, ils seront admirés de tous, comme l’est maintenant Balzac.
C’est Edmond et Jules de Goncourt. Seuls les savants, les raffinés en littérature, les admirateurs de ce qui est finement et délicatement touché, les connaissaient, avant qu’une cabale, en voulant ruiner leur crédit, les ait subitement jetés à la célébrité.
Ils sont nés, Edmond l’aîné à Nancy, le 26 mai 1822 ; le second, Jules, à Paris, le 17 décembre 1830. Leur père, Pierre Huot de Goncourt, était chef d’escadron et officier de la légion d’honneur.
Aussitôt ses classes terminées, on avait placé l’aîné au ministère des finances ; ce n’était guère dans ces goûts. Toute sa vénération, tout son enthousiasme se reportaient sur la peinture. Le matin à cinq heures, il se levait, courait d’un trait à l’atelier Dupuis, et peignait jusqu’à dix-heures, heure fatale, l’heure de bureau.
La mort de sa mère le laissa libre de suivre sa vocation ; il quitta le ministère. A cette époque, en 1849, Jules sortait du Lycée Bonaparte où il avait fait des classes brillantes. Il n’avait pas plus que son frère l’amour du bureau, rien ne les retenait à Paris, ils achetèrent deux sacs de voyage, deux bâtons et partirent à pied à travers la France.
Arrivés à Marseille, ils ne pouvaient pas aller plus loin ; la fantaisie leur vint de visiter l’Algérie. Ils prirent le paquebot et songèrent un instant à s’engager dans une expédition pour Tombouctou.
Lorsqu’ils furent bien saturés de soleil, de lumière et de couleurs, ils revinrent à Paris et se remirent à la peinture, à l’aquarelle, je crois.
Un beau jour, ils abandonnèrent le pinceau ; l’idée leur prit de faire un livre.- Quoi ? – ce que la fantaisie, cette folle déesse de la jeunesse, leur inspirerait ; et le 2 décembre 1851 parut un petit volume intitulé : En 18… Le moment était peu propice. Arnal aurait trouvé que c’était raide de produire un livre à pareille époque. La police ne laissa pas poser les affiches, et à l’exception de M. Pontmartin, qui fit l’honneur d’un éreintement, personne ne parla du livre.
A ce moment, un cousin, le Comte de Villedeuil, un romantique enragé, débarqua de la province les poches gonflées d’un bel héritage, et rêvant un journal.
Naturellement les cousins en furent, et l’on fonda : Paris, journal quotidien, illustré par Gavarni avec Murger, de Banville, Alphonse Kaar, Aurélien Sholl, Adolphe Gaïffe pour collaborateurs. Le journal marcha un an. Un article d’Alphonse Kaar le fit supprimer.
Les deux frères commençaient alors une d’ouvrages sur le 18e Siècle, la révolution et le directoire. Une étude approfondie, non-seulement des écrits, mais encore des tableaux, des gravures, des autographes, des ameublements, de tout ce qui de près ou de loin se rapporte à cette époque, leur fit jeter sur certains détails de cette histoire, une lumière inattendue.
Peu d’hommes ont compris et raconté cette période agitée avec autant d’originalité, de charme et de vérité. Leurs maîtresses de Louis XV, leur histoire de Marie-Antoinette, leurs tableaux de la société française pendant la révolution, et le directoire sont des modèles de genre.
Puis, attirés par l’étude des mœurs contemporaines, ils portèrent sur l’examen des esprits, des caractères, des vices et des ridicules, ce génie d’observation qui les distingue. Ne se rattachant à aucune école, ce n’est pas telle ou telle partie de l’humanité qu’ils dépeignent. Leur axiome, qu’ils ont formulé dans : Idées et sensations, est celui-ci : En littérature, on ne fait bien que ce qu’on a vu ou souffert. – Ce qu’on a vu, soit en haut de la société, soit en bas. Ils étudieront tout : que ce soit le cœur d’une cuisine ou celui d’un diplomate, si ce cœur vit, palpite, échauffé par la passion, leur pinceau s’en saisira. Aussi quels types ils ont créés, depuis la femme bête et tracassière de Demailly, jusqu’à sœur Philomène ou Manette Salomon. Depuis Germinie Lacerteux jusqu’à Renée Mauperin, cette fille fantaisiste et pleine de cœur que Taine dans ses notes sur Paris, considère comme une des plus remarquables créations du roman moderne.
Et comme les caractères ressortent au milieu de ces descriptions si vives, si colorées si artistiques. Leur plume est sans rivale pour dépeindre les nuances de la couleur, les jeux de l’ombre et de la lumière, le chatoiement des objets sous le rayon de soleil, la poussière diaprée par un filet de clarté. Certaines de leurs descriptions sont des eaux-fortes.
Voici comment les apprécie un de nos plus grands critiques, M.Sainte-Beuve : « MM. De Goncourt, dit-il, sont des artistes aussi distingués que convaincus et sincères, un talent rare en deux personnes, de parfaits gentilshommes de lettres. Ce sont des modernes et de purs modernes ; ils marchent hors rang, courageux et unis, à leurs risques et périls, se tenant par goût aux avant-postes de l’art. Ils tentent constamment, ils cherchent sans cesse. » Il n’y a rien à ajouter à une telle définition, elle les peint entièrement.
P.ENRELAS.
dimanche 16 novembre 2008
L’illustration du 25 juillet 1896
COURRIER DE PARIS
Un satirique de grand talent a écrit un livre ironique, Grands Enterrements. Il y raille les éloges pompeux et les phrases toutes faites. De ces phrases, Paris en a entendu un certain nombre depuis huit jours et les beaux enterrements n'ont pas fait défaut à l'insatiable curiosité de la foule. On a porté de Notre-Dame au cimetière le marquis de Morès mort glorieusement dans une tragique aventure. Les littérateurs ont escorté d'Auteuil à Montmartre (1) un des maréchaux de lettres, un de ceux dont se souciera l'avenir, Edmond de Goncourt. Quelques amis ont suivi le convoi, plus modeste, du pauvre Anatole Lionnet qui disparaît avant son frère malade.
Si je vous disais que la mort du petit chanteur et diseur de vers est peut-être de toutes celles-là celle qui m'a le plus ému ! Ni la fin n'a autant d'auréole que celle d'un chercheur d'aventures qui tombe en défendant bravement sa vie, ni l'existence n'eut autant de valeur que celle d'un des maîtres de la littérature contemporaine ; mais cet Anatole Lionnet, ou plutôt ces Lionnet, avaient fait tant de bien depuis qu'ils chantaient leurs chansons qu'on les aimait sans les connaître, et qu'on les estimait profondément quand on les connaissait.
On pourrait dire proverbialement : Bon comme les Lionnet. Ils apportaient leurs concours à toutes les oeuvres de charité. Ils étaient prêts à chanter pour tous les camarades dans la misère. Quelle fut la dernière action d'Anatole Lionnet? Une apparition, à la Salpetrière, devant les démentes, qu'il charmait tous les ans en organisant dans le vieil hôpital une représentation dramatique. Il priait le public - un public de folles d'excuser son frère Hippolyte qui ne pouvait se rendre, cette année, au rendez-vous habituel, étant malade, et il disait qu'il chanterait pour deux!
Ce fut la dernière fois qu'il chanta. Il ne se doutait guère, lorsqu'on l'applaudissait, que c'était pour la dernière fois. Combien souvent je les ai vus et entendus, ces Lionnet, disant du Ponsard ou du Daudet- les Prunes, d'Alphonse Daudet, qu'ils disaient si bien et qu'ils rendirent populaires:
Mon oncle avait un grand verger
Et moi j'avais une cousine...
Nous nous aimions sans y songer...
Les vers sont délicieux et pimpants et jeunes. Les Lionnet leur donnaient un charme exquis. C'était un régal que ces Prunes de Daudet servies par les Lionnet ne sont plus là; il n'y a qu'un Lionnet qui souffre et qui pleure.
M.Henri Rochefort, qui a connu les jumeaux et qui fut, je crois, leur camarade de collège, racontait, l'autre matin, que ces deux êtres étaient tellement unis comme par une membrane invisible que l'idée qui venait du cerveau de l'un arrivait presque instantanément à l'autre. Par exemple, si Anatole pensait: "Je voudrais aller au Gymnase ce soir," Hippolyte disait brusquement: " Que ferons-nous ce soir? J'ai envie d'aller au Gymnase!"
Les frères de Goncourt, qui n'était point jumeaux, semblaient unis de même par l'invisible membrane dont parle Rochefort. Ils ne faisaient qu'un, bien qu'il y eût entre eux huit années de différence. Jules était pétillant et spirituel, Edmond mélancolique et profond. Avec le retroussis de leurs moustaches, ils ressemblaient à deux mousquetaires; mais, si Jules de Goncourt rappelait Aramis, Edmond faisait penser à Athos, le songeur.
Ils ont beaucoup lutté, ces deux frères, et ils ont eu la passion des lettres. Quel livre il y aurait à écrire et sur leurs livres et sur leur vie! On le fera, cet ouvrage, n'en doutez pas. Edmond de Goncourt disparaît dans le soleil de la gloire. Les hôtes du grenier, de ce grenier de millionnaire où les oeuvres d'art pullulent, rendent avec justice à leur maître l'hospitalité qu'il leur donnait. Et nous aurons une Académie de Goncourt, une Académie dont seront exclus, dit le testament, les hommes politiques et les grands seigneurs. Même les poètes, les prosateurs seuls y étant admis.
Il faut louer ce grand lettré qui se préoccupe encore de servir les lettres, après sa mort. Je me rappelle avoir lu, au temps où Erckmann-Chatrian étaient fort à la mode, et les Goncourt beaucoup moins, cette phrase amusante:
"Chose singulière! Les deux plus remarquables romanciers d'aujourd'hui sont quatre."
Je ne sais si les Goncourt furent très enchantés d'être comparés à Erckmann-Chatrian. Aristocrates d'instinct, ils étaient démocrates en art. Ils disaient à la fois les douleurs de la reine martyre et celles d'une pauvre servante amoureuse d'un Jupillon, - Jupillon qui semble déjà un personnage sorti de l'Assommoir.
Le peintre Degas, qui a autant d'esprit que Forain, disait à propos de cette dualité d'inspirations et de goûts:
- J'ai envie de dessiner Goncourt faisant un cavalier seul avec d'une main Marie-Antoinette et de l'autre la Fille Elisa.
C’est par-là que c’est grands seigneurs de lettres furent de leur temps, l’étudièrent et l’exprimèrent. Une malheureuse passante les attendrissait autant qu’une dolente de l’histoire, et même Edmond de Goncourt avait fini par trouver plus de saveur, d’attrait, à l’étude de la vie vivante.
-L’histoire, disait–il, c’est un morceau peint d’après le cadavre !
Je n’ai rien dit de son Journal. Nous n’en connaissons que la moitié (2). Dans vingt ans, nous saurons le reste (3). Ce reste doit être poivré. Je voudrais bien vivre – par curiosité – vingt ans de plus pour le connaître, ce reliquat qui a semblé trop indiscret. Je suis bien certain que les lecteurs de 1916 n’éprouveront pas la déception qui nous attendait lorsque nous avons ouvert les fameux Mémoires posthumes de Talleyrand. Talleyrand nous a trompés. Edmond de Goncourt en donnera pour leur argent aux lecteurs du Journal complet de 1916.
Saluons cette figure qui disparaît. Ci-gît un grand homme de lettres. Et saluons aussi les promesses d’avenir ! Les concours du Conservatoire sont ouverts, les envois de Rome sont offerts au public les futurs saint-cyriens, polytechniciens, normaliens, achèvent leurs compositions, et la musique de la garde républicaine accorde déjà ses cuivres pour souligner, en Sorbonne, la proclamation des lauréats du Concours général.
C’est l’heure – dont je parlais l’autre jour – où toute la jeunesse de France à la fièvre et où tous les snobs intriguent pour se procurer des places au Conservatoire du faubourg Poissonnière où la barbiche grise de M. Théodore Dubois remplace, dans la loge officielle, la longue barbe blanche de M. Ambroise Thomas. Il y a longtemps qu’on a dit que ces concours ne sont pas un jour de jugement, mais un sport.
Ils sont tellement un sport que je sais des sportsmen qui se proposent de parier sur les candidats.
- Je prends tel élève de Worms !
- Je choisis tel concurrent de tragédie !
Et l’on pariera sur M. X ou Mlle Z…, comme sur Chalumeau ou Tache de Rousseur. C’est un moyen comme un autre de passer l’après–midi ( le Conservatoire remplaçant Longchamp), et voilà, ou je ne m’y connais pas, une admirable façon de comprendre les manifestations esthétiques !
Li-Hun-Chang demandera-t-il au ministère d’assister à l’un de ses concours ? C’est possible. Il me paraît curieux de toutes choses et on lui a montré, au Figaro , une succession et une collection de curiosités parisiennes. Prend-il des notes, Li-Hun-Chang ? S’il en était ainsi, je voudrais bien les connaître. Les Lettres persanes doivent être moins narquoises que ces Lettres chinoises !
Et qu’il est fin, ce fils du Pays de la Fleur ! On lui demandait s’il préférait les Français aux Anglais :
- J’estime les Anglais, a-t-il répondu, et j’aime les Français !
A Londres, il pourrait dire, avec un sourire qui ferait pour nous du madrigal une critique :
- J’aime les Français et j’estime les Anglais !
C’est quelque chose que l’affection dans la vie privée. Dans la vie publique, l’estime vaut mieux. Et qui sait si ce malicieux Chinois ne vous a pas offert cette pilule sous la dorure d’un compliment ?
Le vice-roi devenu parisien pendant quelques jours, et qui dîne au restaurant dans le Bois de Boulogne pour mieux s’imprégné de la parisine, est déjà célèbre par la chaise à porteurs qui sert à le transporter dans ses nombreuses courses d’observateur et de curieux.
L’autre jour, des ouvriers, arrêtés devant la chaise à porteurs de Li-Hun-Chang, disaient gravement (je l’ai entendu ) :
- Ca nous ramène au temps de Louis XIV !
Leur observation était-elle admirative ou protestataire ? Je n’en sais rien. Mais ses bons Parisiens se sentaient revenus au temps du Grand Roi. L’un d’eux ajouta :
- Il se fait porter comme la Maintenon !
Quelle idée exacte pouvait avoir de la Maintenon cet homme du peuple ? Toujours est-il que la chaise à porteurs est un anachronisme qui ne va pas sans élégance. N’ai-je pas raconté, ici même, que lorsque la fusion
Faillit nous ramener le comte de Chambord avec la couronne de roi de France, les chaises à porteurs montèrent tout à coup de valeur chez les marchands de vieux meubles, de bibelots et de curiosités ?
J’en marchandais une, à ce moment-là, et on m’en demanda une somme exagérée.
- Mais cela n’a pas de bon sens !
- Monsieur , me répondit le marchand, ne soyez pas étonné. Les chaises à porteurs sont devenues hors de prix. On n’en trouve plus. Il y a eu une rafle faite sur elles depuis quelques temps !
- Et pourquoi ? On les retient toutes pour le jour de la rentrée du Roy à Paris !
Tant de chaises à porteurs si le comte de Chambord, acceptant le drapeau tricolore, avait fait son entrée dans sa bonne ville de Paris ! C’est pour le coup que l’ouvrier qui philosophait, l’autre jour, devant la chaise de Li-Hun-Chang, serait écrié :
- Ca nous ramène au temps de Louis XIV !
Il faudrait demander à un avocat en quel temps nous ramène l’incident Chenu-Silvy ou Silvy-Chenu qui est soumis présentement au Conseil de l’Ordre. Après avoir échangé des paroles, les deux confrères ont échangé des arguments tout autres-puis des témoins. Grand tapage au Palais. On y était habitué à des duels d’éloquence. Si l’on croise le fer au bout d’un procès, voilà des mœurs toutes nouvelles. Et, d’un autre côté, pourquoi un avocat n’appuierait-il point ses polémiques d’une pointe d’épée ?
Notez le fait. Il marque la venue de mœurs nouvelles. Les vaudevilles nous habituaient à voir des avocats allant, bras dessus bras dessous, dîner au restaurant prochain après s’être fortement échinés à la barre. Emile Augier les comparait à ces cochers qui se donnent des coups de fouet sur le dos de leurs chevaux, les chevaux étant leurs clients. Mais si, maintenant, la colère survit aux plaidoiries, où irons-nous ? L’intimé enverra des cartels à Petit-Jean et le Palais risquera de devenir un champ clos.
Le conseil est là pour mettre bon ordre à ces manifestations nouvelles. Battez-vous à la barre, tant qu’il vous plaira ; mais ne voyez-vous pas, si l’amour-propre s’en mêlait, venir un temps, qui ne serait pas éloigné, où un avocat interromprait la plaidoirie de son adversaire en lui disant tout net :
- Pas un mot de plus, maître un tel, pas un mot vous dis-je, ou je vous envoie mes témoins !
On se figure, devant une semblable manifestation, la physionomie ahurie du Président. Mais tout est possible et on a très justement dit, et depuis longtemps : Tout arrive. Donc, on pourra voir luire un jour où les robes noires des avocats se pourront relever d’un bout de fourreau comme les dominos des jeunes seigneurs dans les drames où les actions tragiques se déroulent en pleins bals masqués. Une heure pourra sonner où le Conseil de l’Ordre éditera des règlements tels que celui-ci :
MM. Les avocats sont tenus de déposer leurs armes au vestiaire.
O Barthole ! O Cujas ! Qu’en diriez-vous ? Vous subiriez peut-être, vous aussi, les mœurs nouvelles, et c’est, à tout prendre, ce que vous auriez de mieux à faire. On doit beaucoup parler de tous ces incidents, au bord de la mer ou sous les arbres des Pyrénées. Ou plutôt on en parle fort peu et la villégiature, comme le voyage, a cela de bon qu’elle remet tout a son plan. Ce qui semble irrésistiblement intéressant sur le boulevard devient immédiatement une quantité négligeable dès qu’on a fait dix lieues hors des fortifications. J’ai invité mon ami Jacquelin à venir avec moi aux concours du Conservatoire. Il est au vert. Il m’a répondu par dépêche :
- Ton Conservatoire, c’est le Conservatoire des congestions. Artistes trop froids, salle trop chaude. Mille excuses.
Et comme je le comprends ! Mais il y a le sacerdoce, et Sarcey vous dirait, au contraire :
- En été, on n’a frais qu’à Paris, et à Paris, dans les théâtres !
Et c’est peut-être la vérité.
RASTIGNAC
(1) http://collectiondedegoncourt.blogspot.com/2007/12/repos-ternel.html
(2) Journal des Goncourt
E&J De Goncourt Editeur Charpentier 1887à 1896 en 9 tomes
(3) Journal Mémoires de la Vie Littéraire
Edmond et Jules de Goncourt Les Editions de l'Imprimerie Nationale de Monaco de 1956 en 22 tomes
http://collectiondedegoncourt.blogspot.com/2008/03/journal-de-1956-soixante-ans-plus-tard.html
samedi 18 octobre 2008
dimanche 14 septembre 2008
Un Mezzetin dansant par Watteau
Figure du printemps par Watteau

jeudi 26 juin 2008
L'amour au XVIIIe Siècle
La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. Elle écrit des lettres toutes pleines de gentillesses de coeur presque enfantines, mêlées à des tendresses mystiques de style qui semblent mettre la dévotion de l'amour dans sa correspondance. A chaque page, elle se plaint de ce grand monde " qui l'empêche de penser tout à son aise à ce qu'elle aime". A chaque page elle répète à l'homme aimé :"Vous êtes toujours avec moi, vous ne me quittez pas un instant". Ici, elle se refuse à lire Werther, qui lui prendrait son intérêt, " tout son intérêt étant pour son ami, tout son coeur, toute son âme ". Là, elle se fâche presque d'être trouvée jolie, "voulant qu'il n'y ait que son ami qui aime sa figure ".
Et toujours au milieu des fêtes de Chantilly et de Fontainebleau le ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain :"Oh ! les petites maisons des vignes !"
Aimer à distance; aimer un homme qu'elle n'a guère l'espérance de rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tous le cours de l'année, et encore sous les regards d'un salon; aimer de cet amour désintéressé qui se repaît de souvenirs et de la lecture de quelques lettres : cela suffit à cette nature de pur amour qui écrit : "je sens mon coeur qui aime, cela fait un bonheur, je me livre à ce bonheur. " Et la femme n'est-elle pas tout entière dans ce portrait tracé d'elle-même au milieu d'une autre lettre : " Je suis bonne et mon coeur sait bien aimer, voilà tout ."?
Chez ce fier sang des Condé, c'est un phénomène curieux que l'humilité de cette princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation qu'elle fait de son rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation avec laquelle elle remet son bonheur aux mains de ce petit officier, lui disant :" Mon ami, le bonheur de votre bonne est entre vos mains, c'est de vous qu'il dépend à présent ; l'instant où vous ne voudrez pas qu'elle jouisse la précipitera dans un abîme de douleur. " Il y a dans ces lettres un adorable art féminin pour s'abaisser, se diminuer, se faire, pour ainsi dire, toute petite, pour hausser l'homme aimé jusqu'à la princesse .
Deux mois et demi il dure, mouillé de larmes heureuses, ce candide rabâchage du " je vous aime ", où la femme ne cherche à faire montre ni l'intelligence, ni d'esprit, mais bien seulement de son coeur. Elle laisse échapper de sa pensée réfléchie, que par hasard et comme à son insu, une page comme celle-ci :"... Nous, mon ami, nous naissons faibles, nous avons besoin d'appui ; notre éducation ne tend qu'à nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le serons toujours. Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes destinées à porter le joug ; celui qu'on impose à nos coeurs paraît doux : d'ailleurs peu de sujets de distraction ; contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements, par les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de libres que nos sentiments ; encore sommes-nous obligées de les renfermer en nous-mêmes : tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus fortement ou du moins plus constamment."
Le sentiment éprouvé par Mlle de Condé est un sentiment si vrai, si sincère, si profond, si pur, si extraordinaire dans la corruption du siècle, que ceux de sa famille qui l'ont percé sous les troubles, les faciles rougeurs, les absorptions de l'amoureuse, tout Condé qu'ils sont, en ont, au fond d'eux-mêmes, une secrète compassion.
Un jour, son frère le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait quelques temps, lui serrait les mains et l'embrassait avec des yeux rouges, la plaignait délicatement, sans paroles, avec son émotion . Le prince de Condé lui-même, malgré l'affectueuse guerre faite d'abord à ce penchant, un moment gagné, donnait presque les mains au passage du jeune officier de carabiniers dans les gardes-françaises, passage qui devait lui ouvrir l'hôtel Condé et Chantilly .
Mais au moment où le rêve des deux amants allait se réaliser, quelques allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules" malgré l'extrême innocence de ses sentiments" pour M. de la Gervaisais, naissaient en elle. Elle tombait malade de ces combats intérieurs. Dans cet état d'ébranlement moral, une femme de sa société venait à lui raconter que depuis trois ans elle aimait un homme, son proche parent ; que pendant deux ans et demi, tous deux avaient cru que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à ce sentiment ; mais que depuis six mois, les combats qu'ils avaient à soutenir, leur prouvaient combien ils étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils avaient l'un pour l'autre. Elle ajoutait qu'elle adorait cet homme, qu'elle ne se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle comptait sur sa force pour résister, mais... puis, tout à coup interrompait cette confidence par cette apostrophe qu'elle jetait à la princesse :" Vous êtes bien heureuse, vous ne connaissez pas tout cela !"
Cette apostrophe, les conseils que cette femme réclamait d'elle, éveillaient la princesse de son doux rêve. La religion lui parlait. Et victorieuse d'elle même, la future supérieure des Dames de l'Adoration perpétuelle écrivait la lettre qui commence ainsi : "Ah ! qu'il m'en coûte de rompre le silence que j'ai observé si longtemps ! Peut être vais-je affliger mon ami . Peut être vais-je m'en faire haïr ? Haïr ! ô ciel ! Mais oui, qu'il cesse de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à présent, qu'il m'oublie et qu'il soit pas malheureux. O mon dieu ! que vais-je lui dire, et cependant il faut parler et pour la dernière fois."
Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher à la voir et terminait par ces lignes suprêmes : " Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi ; faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je dois désirer de vivre ou de mourir. Oh ! comme je craindrai de l'ouvrir ! Ecoutez, si elle n'est pas trop déchirante pour un coeur sensible comme l'est celui de votre bonne, ayez, je vous en conjure l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe, n'oubliez pas cela, je vous le demande en grâce."
Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui a l'ingénuité d'un roman d'amour d'un tout jeune siècle.
Article du Gil Blas N° 17 ,du 23 avril 1893
vendredi 13 juin 2008
Léon Daudet
L'attribution à l'académie Goncourt de l'immeuble historique du boulevard Montmorency - le conservateur est tout indiqué, ce ne peut être que Rosny aîné - la publication d'un fort intéressant petit ouvrage Jules et Edmond de Goncourt , de M.Marcel Sauvage me donnent l'occasion de traiter ici l'oeuvre" non romanesque " des deux frères et du survivant Edmond. Ils furent critiques d'art, historiens, et mémorialistes. Dans ces trois domaines leur influence a été considérable et elle n'est nullement épuisée.
Jules de Goncourt était, jusqu'au bout des ongles hommes de lettres. Edmond était, dans ses profondeurs, peintre et clinicien. Entre eux deux, comme entre époux , il y eut, bien entendu, des échanges. Mais les caractéristiques de chacun des deux frères se reconnaissent aisément comme dans une vannerie composite, les deux tiges ou lanières de la trame. Leurs opinions politiques étaient les mêmes. Ils étaient blancs, réactionnaires et royalistes. Indifférents en matière de religion, ils constataient les dégâts accomplis, au cours des âges, par l'intrusion du spirituel dans le temporel et inversement. Ils avaient la philosophie du concret, non celle de l'abstrait. Leur indépendance leur était chère. Les hommes à tempérament, quelles que fussent leurs opinions, leur plaisaient. ils avaient de l'amitié pour Vallès, aussi rouge qu'ils étaient blancs, et Edmond chérissait Clémenceau, comme il apparaît dans son Journal. L'académisme, le convenu leur étaient en une profonde horreur. D'où leur goût, très vif, pour Michelet, écrivain et évocateur pathétique.
Leur critique d'art est, après Baudelaire et avant Gautier, de beaucoup la plus intéressante du dix-neuvième siècle français. Elle révéla le dix-huitième siècle , Watteau, Chardin, La Tour et Boucher, ainsi que Moreau le Jeune et beaucoup d'autres. Elles révéla aussi les artistes japonais, l'incomparable génie d'Hokousai, la grâce en profondeur d'Outamaro. Mais, par un paradoxe singulier, ils reculèrent devant Manet, prodige de la couleur, et devant Courbet, prodige de la forme. La musique les laissa indifférents, alors que Baudelaire, critique complet et à mon avis, le plus grand de tous les temps, pour la pénétration de la synthèse, exalta Goya, Manet, Edgar Poe, Quincey, Wagner, ce qu'il y a de plus original et de plus puissant dans le domaine de la vision et celui de l'ouïe. En revanche, Edmond de Goncourt ne tarissait pas sur ceux de Fontainebleau, Théodore Rousseau, Corot, Millet, Chintreuils,Daubigny, etc. IL agitait ses longues mains blanches pour exprimer le ravissement où les toiles de ces maîtres le plongeaient .
Notre collègue de l'Académie, Pol Neveux, érudit et poète, a écrit pour la Maison d'un Artiste, d'Edmond de Goncourt une préface très complète , à laquelle je renvoie mes lecteurs. Les oeuvres et chefs-d'oeuvre, aujourd'hui dispersés , réunis là, attestaient le goût exquis et savant des collectionneurs. J'ai passé là, devant ces toiles et devant ces vitrines , dans ma jeunesse, de longues journées qui m'ont appris que l'oeil s'éduque et, en s'éduquant , élargit le champ d'esprit .
L'oeuvre historique des Goncourt est considérable. Ses sommets sont, je crois bien : La Femme du dix-huitième siècle, La Reine Marie-Antoinette, La Pompadour et La Du-Barry enfin La Société Française sous la Révolution et La Société Française sous le Directoire, tableaux animés, colorés, admirables, des époques dont il est traité. Ces ouvrages passèrent à peu près inaperçus, en raison même de leur originalité. On sent que Sainte-Beuve, fort intelligent, mais peu artiste (il n'a rien compris à Baudelaire) ne leur attacha qu'une importance médiocre. Les Goncourt étaient misogynes, dit avec raison M.Marcel Sauvage ; c'est peut être pour cette raison qu'ils ont appliqué aux femmes du dix-huitième cette vision, non troublée par le désir charnel, où apparaît une des explications - la clinique - de la tourmente révolutionnaire : la femme du dix-huitième siècle, aristocrate, bourgeoise, ou issue du peuple est une grande nerveuse, incroyante, courageuse devant la mort, charnelle, ayant substitué le plaisir à l'amour. Nous avons là-dessus le témoignage de Laclos, avec l'immortel portrait de la marquise de Merteuil, et celui de la président de Tourvel, le témoignage de Restif de la Bretonne, avec les portraits de Mme Prangon et des filles de service, blanchisseuses, etc., qui parsèment le Paysan perverti, Sarah ou l'Amour à quarante-cinq ans, etc... Puis tous les récits des mémorialistes, le prince de Ligne en tête. C'est par l'étude du rôle de la femme, actrice, courtisane, et autre , au dix-huitième siècle que les Goncourt, ces Robinson d'Auteuil, ont pénétré la genèse névropathique de l'équipe révolutionnaire. Les premiers sujets du grand drame étaient les fils de ces tourmentés. Je ne dis pas que toute la Révolution et la Terreur soient sorties de ces "vapeurs" que soignait l'illustre Tronchin. Mais ces "vapeurs" firent partie de l'immense malaise qui étreint la société française entre 1760 et 1800 et dont les symptômes portent à la fois sur le désir de connaître (Encyclopédie) et sur les sens. Le sommet du grandiose ouvrage des Goncourt c'est le chapitre consacré à la ferme attitude devant la mort de ces femmes, instruites et athées. Telles elles seront, trente ans plus tard, devant l'échafaud.
Comme il arrive pour les oeuvres de premier plan, les Goncourt n'ont pas vu, ni mesuré eux-mêmes toute l'amplitude de leurs recherches. Mais il ont poursuivi, puis Edmond seul a poursuivi celles-ci avec Madame Gervaisais, Germinie Lacerteux, la Fille Elisa et la Faustin. Là est le joint de leurs travaux historiques et de leurs travaux romanesques. Quant à la documentation picturale, ils avaient la puissante série des La Tour, peintre des regards sensuels et cruels de la femme( voir portrait de Mlle Fels entre autres) comme Murillo est le peintre de ses regards tendres et mystiques. Ces yeux des filles de La Tour - filles sur la toile - positionnement nous hallucinent. Ils ont du Voltaire et du Laclos dans l'encerclement, observateur et perfide, de la prunelle. Je ne sais rien de plus révélateur.
L'épouvantable destin de la reine Marie-Antoinette avait halluciné les Goncourt, et le survivant, dans la conversation, y revenait souvent. En ce temps-là je veux dire vers 1880, on soutenait que les grandes dames et les souveraines étaient sans intérêt, que ce qui était captivant c'était la blanchisseuse, la charcutière, la concierge, la bonne et la prostituée. Après Champfleury et Duranty, Zola avait découvert ces types nouveaux par lesquels devait être rénovée la psychologie. Mais là encore, les Goncourt avaient ouvert la voie, comme le prouvent les romans plus haut cités. Je dirai toutefois que plus un personnage, homme ou femme, est haut situé par la naissance ou le talent, plus il est relié à des événements importants ou à des oeuvres considérables, plus il m'intéresse, me passionne et m'instruit. Comme Goncourt, je suis hanté par la reine Marie-Antoinette, au temps de Trianon et des bergeries, en toilette de Cour, puis sur l'échafaud comme dans croqueton de ce misérable David et, quand je pense à elle, je serre les poings. Mais deux maîtres livres, et qui n'ont pas été dépassés, sont la Société Française sous la Révolution et sous le Directoire. Positivement on y est : les rues, les boutiques, les journaux, les métiers, les modes, les disputes, les cris, la peur, la basse rigolade, les charrettes de la guillotine, les tripots du Palais Royal, les filles, faribolantes ou déchaînés, tout cela est décrit à la fois comme sur une toile et comme sur une table d'anatomie et d'autopsie. On songe à Hogarth et à Pinel. L'évocation est autre que celle de Michelet, aussi puissante. Car, contrairement à ce qu'on écrit, à leur sujet, tant de critiques ignorants ou niais, le détail chez eux corrobore et appuie l'ensemble, traduit la frivolité tragique, qui est l'ambiance de ces jours de sang ; et, ici et là, que de remarques lumineuses, concernant les gens et les circonstances ! Ce n'est pas de la petite histoire. c'est de l'histoire, tout simplement.
Mémorialistes, les Goncourt sont incomparables et leur Journal, qui souleva tant de polémiques, est et demeurera, quant à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, le document témoignage capital. Deux générations d'écrivains d'hommes politiques, d'artistes, de militaires, de mondains, de savants, de financiers, de comédiens, de directeurs de théâtre, y défilent, peints sans indulgence, mais aussi sans excessive sévérité. J'apporte ici ma confirmation pour la plupart des figures allant de 1885 à 1896, période où j'ai vu et fréquenté les mêmes gens que voyait et fréquentait Edmond de Goncourt, habitué de notre maison où il venait dîner deux fois par semaine. Mais tout ce que j'ai entendu dire des hommes, peints dans les premiers tomes du "journal", appartenant à la génération précédente, atteste la véracité des deux frères.
Dans leurs romans les Goncourt prennent des licences, pas toujours très heureuses avec la langue française telle que l'ont maniée nos grands écrivains au XVI, XVII, et XVIII è siècles et, avec la syntaxe classique. Ils avaient ce trou : la non-compréhension profonde des humanités. l'antiquité gréco-latine ne leur avait pas ouvert ses portes d'or. Ils disaient : "l'antiquité, pain des professeurs", ce qui est enfantin. Sans doute n'avaient-ils pas eu, pendant leurs études, quelques-uns de ces solides professeurs de latin et de grec, auxquels quiconque tient une plume, en lettres comme sciences, doit le meilleur de sa formation. Mais il est à remarquer que leur langue est beaucoup plus simple et franche dans leurs livres d'histoire et dans leur Journal que dans leurs oeuvres de pure imagination. Là où la réalité précise les soutient, ils ne songent pas à "l'écriture artiste". Notez que je pense que le français, n'étant pas une langue morte, a droit à tous les apports de mots possible et à tous les ajouts syntaxiques, à condition que ces mots demeurent dans une ligne traditionnelle. Nibil innovatur nisi quod traditum est. on ne peut (ou on ne doit) innover que selon la tradition. Il ne faut confondre le saugrenu avec l'original et il y a une intempestivité du style. Celui-ci est un dosage du parlé et de l'écrit, dosage qu'enseignent la culture et le goût. Rabelais forge incessamment des mots et des tours, d'une ligne classique et vigoureuse, dont aucun n'a vieilli. Alors que la phrase goncourtienne donnée comme type, "avec dans le dos, la curiosité d'une petite fille qui le regardait" est mal fichue. Mais il n'est pas de grand écrivain qui n'ait eu son innocente petite manie, ou son ron-ron (Flaubert, par exemple) ou sa marotte . Stendhal donnait le code comme son modèle. Or, le code est un grimoire hideux et le style de Stendhal est sans agrément .
Il apparaît ainsi que les Goncourt, généralement considérés comme des romanciers renforcés, descendant des hommes de lettres du XVII è siècle, étaient plutôt, dans leur essence, des essayistes cherchant l'universalité comme au XVI è siècle, et qui au cours de leur enquête, étendue des livres et des estampes aux humains, avaient rencontré le roman. Au lieu qu'un Balzac par exemple est un homme d'action en virtualité qui en place d'agir, a écrit. Le goût de la collection, était, chez eux, adventice et, comme on dit, n'engageait pas le fond. Leur Journal montre que leur intelligence était ouverte à tout, sauf aux chimères, et c'est par là qu'ils s'apparentent plus au seizième qu'à l'utopique dix-huitième. S'ils avaient eu la culture humaniste prècoce d'un Montaigne ou d'un Amyot, s'ils s'étaient nourris de la moelle des lions, doués comme ils étaient , ils seraient allés aux nues. Je les considère, pour dire toute ma pensée, comme les premiers des maîtres de second plan du temps moderne, fort en avant de Flaubert et, parbleu de Zola.
Extrait du Candide du 1er septembre 1932
vendredi 6 juin 2008
Votre caractère est ? Mais celui des Goncourt ?
../.. Jules de Goncourt, mort à trente-neuf ans, en 1870, était le charme même. Tous ceux qui l'approchèrent ont conservé mémoire de l'éclat et du prime - saut de son esprit, de son scepticisme léger, insouciant et gouailleur. Bien qu'il fût capable d'un effort de travail très soutenu, il donnait à la rêverie horizontale, dans le nimbe épais de la fumée du tabac, de longues heures méditatives. Plus jeune de huit ans que son frère Edmond, il était plus petit que lui de taille, rose et blanc; de longues moustaches, blondes et fines, se cerclaient sur ses lèvres. Il incrustait fréquemment, dans l'arcade sourcilière de son oeil gauche, un monocle qui lui donnait un semblant d'impertinence, quoiqu'il fût seulement curieux et intéressé. Dans l'oeuvre commune, il apportait surtout l'imprévu et l'éclat, avec une aptitude au dialogue qui l'eût fait réussir au théâtre. Edmond au contraire, était le travailleur tenace, le metteur en oeuvre réfléchi, l'accoucheur à terme de la gestation commune. Gavarni, dans la suite des portraits qui a pour titre Messieurs du Feuilleton, a dessiné ses jeunes amis sur une même planche lithographique. Les deux profils donnent, de l'un et de l'autre, une idée exacte : Jules, fureteur en éveil, le regard braqué; Edmond, un peu en arrière, méditatif et sérieux. Ainsi les voyait-on, quand ils sortaient, presque toujours ensemble, de par les rues : Jules allait devant, en éclaireur, à quatre pas d'Edmond.
La collaboration des deux frères a été brutalement déchirée par la mort. En 1870, ils venaient de quitter l'appartement de la rue Saint-Georges, dans lequel ils avaient habité depuis leur jeunesse, pour aller s'installer à Auteuil, dans le parc de Montmorency, où ils avaient acheté une maison. Jules, déjà malade, fut foudroyé par une congestion cérébrale et son frère, dépareillé, resta marqué d'un sceau de tristesse et de mélancolie.
Lui aussi a bien l'allure de son talent et de son esprit. De solide charpente et de taille haute, d'une distinction affinée, ses cheveux épais, d'un ton argent ancien, se massent, indépendants et harmonieux, autour d'un visage pâle de noctambule. Son oeil, où veille un feu noir étrange, laisse passer l'allumement passionné de ses dessous. La prunelle est d'une dilatation singulière et la sclérotique blanche qui l'enchâsse luit, comme avivée par un rehaut de gouache. Tout l'homme est dans ce regard chargé de recherche inquiète et vie cérébrale, froid et perçant, quand un éclair de bonté native ne tempère pas son acuité. Le nez court moins pourtant que ne l'a fait M.Braquemond dans le dessin du Luxembourg qu'il a gravé domine d'un peu haut une moustache blanche, longue, légèrement éparse aux extrémités. Le sourire, plein de franchise et de finesse, succède, sans effort, à une expression attristée. M.Edmond de Goncourt a l'élégance du corps et la tenue d'un officier supérieur en retraite qui aurait conservé sa taille de régiment et la netteté de son esprit. Ses mains, fines et longues, tout en faisceaux fibreux emboîtés dans des articulations noueuses, ont, pour toucher les choses, des délicatesses féminines. Les collectionneurs de haute lignée sont seuls pourvus de ces tentacules languides et subtiles, d'un tact exquis, qui adhèrent voluptueusement aux choses d'art avec attouchement de caresse
Extrait du livre "Les Goncourt" par Alidor Delzant de 1889 page 5 à 7
Le Grenier
Messieurs, Mesdames, Mesdemoiselles,
Mme Yvonne Sarcey a le don des titres saisissants. Nous, ses conférenciers sommes ravis de la frappe qu’elle excelle à leur donner. Mais, aujourd’hui, elle me permettra de lui dire que, cette fois-ci, et en ce qui me concerne, elle a un peu exagéré.En effet, quand j’ai eu l’honneur d’être reçu par Edmond de Goncourt en son fameux « Grenier », je n’étais plus tout à fait un moins de vingt ans. Mais je dois que je ne les avais pas dépassés de beaucoup. Et pour vous expliquer cette anomalie qu’un aussi jeune homme, inconnu ou à peu près, ait pu être invité par ce grand maître de la Littérature française que nous considérions tous comme un maréchal des lettres, je suis obligé, bien que je n’aime guère me raconter moi-même, de vous dire comment cela a pu se produire. Et, si vous le voulez bien, pour me mettre à l’aise et simplifier les choses, je vous parlerai de ce jeune homme d’une manière impersonnelle, comme s’il m’était tout à fait étranger.
Un jeune provincial de dix-huit ans, arrivé depuis très peu de temps de sa province natale, avait déjà, tout à fait par hasard, été rédacteur en chef d’un petit journal littéraire, La Cravache, qui paraissait chaque semaine. Bien mauvais titre, même un peu compromettant, dont il n’était pas responsable, car cette feuille existait avant lui sous ce nom. A cette époque où les journaux littéraires n’existaient pas, c’était vraiment une aubaine que d’avoir, tous les samedis trois pages pour y défendre librement la littérature et l’art modernes. Puis il avait collaboré à une revue de Belgique qui paraissait aussi tous les huit jours, qui s’appelait l’Art Moderne de Bruxelles, et qui était dirigée par Emile Verhaeren, ce puissant poète des Flandres ; par Camille Lemonnier, le vigoureux romancier belge, et par un avocat très lettré. Edmond Picard, célèbre au barreau et dans les lettres elles-mêmes. Le musicographe et critique d’art Octave Maus en était le rédacteur en chef.Puis il avait fait ce qu’on appelait alors son « volontariat d’un an », c’est à dire que, moyennant un diplôme de bachelier et quinze cents francs versés pour l’équipement, au lieu de servir quatre ans comme on le faisait à ce moment-là il avait accompli une année de service militaire au bout de laquelle, se retrouvant à Paris, il collabore à une revue qui s’appelait Art et Critique, fondée par un sincère et vigoureux auteur dramatique, Jean Jullien, l’auteur du Maître et de la Mer dont le nom reste honorablement inscrit dans l’histoire de l’art dramatique français.Ayant eu des pièces jouées au célèbre Théâtre-Libre fondé en 1857 par André Antoine, Jean Jullien, dans sa scrupuleuse honnêteté, éprouvait un peu de malaise, lui, critique dramatique de sa revue, à parler de tous les spectacles joués au Théâtre-Libre, qui était la scène sur laquelle, à ce moment-là, tous les écrivains, tous les amateurs indépendants avaient les yeux. Ne voulant pas car il était la franchise et la droiture mêmes rendre compte de pièces de camarades qui étaient jouées concurremment avec les siennes, pièces qu’il pouvait aimer plus ou moins, il avait demandé à ce jeune provincial de faire la critique dramatique à sa place, du moins en ce qui concerne les spectacles du Théâtre-Libre.Ce jouvenceau le suppléait avec une telle conviction et une telle ardeur que le plus important critique dramatique de cette époque, Francisque Sarcey, lui faisait, sans le connaître le moins du monde, l’honneur de prendre chaque mois ses comptes rendus pour les discuter avec lui dans son grand feuilleton célèbre du Temps.Dans le milieu combatif de notre jouvenceau, on « blaguait » un peu Francisque Sarcey, mais, au fond, on reconnaissait sa vaste culture, son esprit malicieux, la grande autorité qu’il avait dans le monde dramatique. Vous pensez bien que, tout en ayant l’air de railler, on enviait le jeune écrivain de ce privilège dont il jouissait de se voir tenu par le célèbre critique du Temps comme l’un des porte-parole du théâtre nouveau. Et on ne manquait pas de manifester ce sentiment en lui disant d’un air narquois, et cependant plein de considération._Ah ! ah ! Francisque Sarcey vous discute tous les mois !Pourquoi me discutait-il ? Sans doute parce que gauche, ardent et naïf, je prêtais le flanc à des ripostes facilement brillantes, et peut être aussi parce que, ayant été élevé avec certaines habitudes de courtoisie, je défendais mes idées et combattais celle des autres sans blesser personne, ce qui, paraît-il, à ce moment-là déjà, n’était pas très fréquent.Bon ! Je m’aperçois que, au cours de ce récit, je l’ai involontairement mis à la première personne ! Mille excuses. Hâtons-nous de reprendre la troisième et, cette fois, je l’espère, sans trébucher.
Voilà qu’un soir Jean Jullien amène ce jeune homme à la pittoresque salle des répétitions du Théâtre-Libre, ancien atelier de modiste tout en haut de la rue Blanche, les spectacles mensuels étant offerts aux abonnés du théâtre des Menus-Plaisirs, boulevard de Strasbourg, après avoir été donnés d’abord sur une petite scène du passage de l’Elysée-des-Beaux-Arts, près de la place Pigalle, puis au théâtre Montparnasse.Antoine attire dans un coin son jeune visiteur. Puis, avec mille gentillesses et avec autorité qui se dégageait de sa personne, il lui dit :_ Vous faites des articles intéressants. Vous avez certainement le don du théâtre. Vous devez avoir dans vos tiroirs quelques manuscrits de pièces. Apportez-m’en un. Je le lirai et je vous jouerai.Notre coquebin se garde bien de dire le contraire. Et, pourtant, il n’a même pas encore songé à faire du théâtre !Surexcité, enfiévré par de telles paroles qui lui apparaissaient comme une promesse et qui, en tout cas, lui étaient un précieux encouragement, il quitte en hâte la salle des répétitions de la rue Blanche, se précipite chez lui, passe la nuit à écrire le scénario d’une pièce en quatre actes qui s’appelle La Meule. Grisé par la joie de la création et soutenu par l’espérance, il écrit en trois semaines. Et un jour que, pour fêter cet événement mémorable, il s’était offert un déjeuner somptueux à une brasserie qui existe encore, la Taverne Pousset ( alors très fréquentée par les écrivains et les artistes) Antoine arrive, le reconnaît et lui dit :-Et votre pièce ?Alors, le jeune homme de sortir les quatre actes de son manuscrit en disant :- La voici !- - Eh bien ! Dit Antoine rendez-vous ici après-demain soir. Nous dînerons ensemble. Après quoi, nous monterons rue Blanche, où vous me lirez votre pièce. Et, si elle me plaît, je vous la jouerai.Ce qui fut fait. Deux jours plus tard, lecture de la pièce à Antoine, qui écoute les quatre actes en fumant des cigarettes sans broncher ni laisser voir son opinion, et qui, au bout du quatrième acte, dit au jeune homme :- Votre pièce est intéressante. Je vais vous la jouer tout de suite. Rendez-vous dans trois jours pour la lecture aux artistes. Et nous commencerons les répétitions le surlendemain.Programme suivi de point en point : lecture aux artistes qui l’entendirent favorablement, mise en répétition immédiate. Trois semaine après, la pièce de ce jeune homme était représentée.En somme, grâce à l’initiative et à la décision d’Antoine, qui se révélait ainsi le grand directeur de théâtre qu’il a toujours été, une pièce avait été conçue, écrite, répétée et jouée en moins de six semaines !
§§Les quatre actes de la Meule furent accueillis avec une telle bienveillance, l’impression qu’ils firent fut telle que, le lendemain de la représentation au Théâtre-Libre, sur lequel tout le monde avait les yeux, son auteur avait cessé d’être un quasi-inconnu. Une pièce un peu importante, joué à ce moment-là avec un certain succès sur cette scène d’avant garde, c’était comme si par exemple aujourd’hui, un jeune homme obtenait soudain le prix Goncourt. Du jour au lendemain, il sortait de l’ombre pour bénéficier d’une notoriété que cinq, six, huit, dix romans ne lui auraient peut-être pas donnée !Au lendemain de cette heureuse représentation, le jeune homme, ainsi sorti des ténèbres, recevait une invitation à dîner de M et Mme Alphonse Daudet, et, deux jours après, une invitation d’Edmond de Goncourt à venir tous les dimanches à son grenier.Ce jeune homme, c’était moi.Si, dans ma vie littéraire, j’ai été fêté de grands honneurs, il n’en est pas un qui m’ai fait plus de plaisir et qui m’ait donné plus de fierté que celui-là. Je voudrais, en vous parlant du Grenier des Goncourt, vous expliquer pourquoi.
§§
Pour faire apparaître l’importance de l’œuvre des Goncourt, pour dessiner la grande figure du survivant des deux frères, -le seul que j’aie personnellement connu, puisque le plus jeune, Jules, est mort en 1870, - il faut d’abord évoquer l’atmosphère intellectuelle de l’époque et le souvenir des illustres écrivains et artistes que l’on rencontrait alors à Paris, dans la rue, dans les salons, dans les coulisses des théâtres, dans les couloirs des premières représentations.Je me rappelle une parole que m’a dite, au lendemain de la guerre de 1914-1918, un homme qui fut un grand homme d’Etat, et un ami de la France, M. Jean Bratiano, ancien premier ministre de Roumanie, mort malheureusement aujourd’hui. Un jour qu’il me faisait l’honneur de causer avec moi, il me dit, en rappelant ses années d’étudiant qu’il avait passées à Paris.Vos grands hommes avaient un tel prestige que nous, jeunes étrangers, nous allonsnous promener autour de l’Académie française, du palais de l’Institut, du Sénat, avec l’espérance de voir Victor Hugo, Pasteur, Taine, Berthelot, Renan et combien d’autres encore.Je pense, en outre, à tous ceux qu’à cette époque on pouvait rencontrer dans Paris : le grand romancier Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam, Alphonse Daudet, Emile Zola. Flaubert était mort quelques années auparavant, mais sa grande ombre rayonnait encore, si tant est qu’on puisse le dire d’une ombre, sur le monde littéraire. Dans tous les cas, pour nous, jeunes «écrivains, c’était véritablement une grande figure qui présidait à notre vie. Jamais nous n’y pensions sans un infini respect, sans une admiration pieuse. Il y avait Paul Verlaine, il y avait Mallarmé, il y avait ce grand auteur dramatique, original et puissant, qui s’appelait Henry Becque. Et dans le monde littéraire, derrière Anatole France, Pierre Loti, Paul Bourget, Guy de Maupassant, J-K. Huysmans, Jean Moréas, etc., on voyait naître d’autres figures d’écrivains bientôt célèbres : Henri de Régnier, Maurice Barrès, Edmond Rostand, J.-H. Rosny, Paul Adam, Maurice Donnay, Henri Lavedan, Marcel Prévost, Abel Hermant, Elémir Bourges, Lucien Descaves et bien d’autres encore.Et pour les arts, quelle splendeur ! Rodin, Puvis de Chavannes, et ces héros, les premiers impressionnistes, Claude Monet, Camille Pissarrro, Renoir, Degas, Sisley, Berthe Morisot, Guillaumin, Gauguin, puis Fantin-Latour, puis Albert-Besnard et J.-F. Raffaëlli, puis les graveurs Bracquemont et Lepère, et combien d’autres peintres qui se sont illustrés plus tard, les Eugène Carrière, les Toulouse-Lautrec, les Louis-Legrand !... Ce fut une admirable époque artistique de même qu’une admirable époque littéraire, et la figure de la France de ce moment-là était vraiment une figure rayonnante qu’on pouvait regarder avec fierté.
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A ce propos, laissez-moi vous raconter une anecdote, parce qu’elle marque la splendeur artistique d’un temps et parce que c’est l’un des plus beaux souvenirs de ma vie littéraire :Je viens de vous parler des grands peintres impressionnistes. Un soir de ma jeunesse, un grand expert en tableaux, Paul Durand-Ruel, - qui avait risqué dix fois sa situation commerciale pour défendre avec foi cette école alors tant décriée – M. Paul Durand-Ruel ouvrant, pour marier une de ses filles, sa maison fermée depuis leur enfance par le deuil le plus cruel, avait donné un dîner auquel il m’avait fait l’honneur de m’inviter. Parmi les convives se trouvaient Puvis de Chavannes, Rodin, Degas, Claude Monet, Camille Pissarro, Renoir. Et, dans la salle à manger qui abritait tous ces grands hommes, sur les murs des salons, sur les panneaux des portes, partout, rayonnaient des chefs-d’œuvre que ces hommes, avec lesquels nous dînions, avaient créés. Dans ma vie déjà longue, qui m’a mêlé aux plus divers milieux, fait connaître des hommes illustres, assister à des dîners et déjeuners brillants, je vous assure que je n’en ai pas fait un qui m’ait ému davantage que celui-là où j’ai eu, à vingt-deux ans, l’honneur de partager le repas de ces artistes dans le décor même qu’on devait à leur génie.La figure d’Edmond de Goncourt,- qui apparaît si haute et si belle dans cette magnifique floraison, - il faut la dessiner littérairement, avant de décrire le décor célèbre où ce grand écrivain acheva d’édifier son œuvre, et avant d’évoquer le souvenir des amis qu’il invitait à y venir causer avec lui. Il le faut pour expliquer comment dans cette glorieuse équipe d’écrivains fameux, les frères Goncourt conquirent et gardèrent un si haut rang.Il le faut aussi – il le faut surtout – parce que, depuis un certain nombre d’années, nous vivons dans un tel désordre et une telle ignorance qu’il y a trop de gens, même parmi les candidats au prix Goncourt, pour lesquels, Goncourt, ce n’est vraiment plus qu’un prix !
Malgré mon respect et ma fidèle admiration pour l’œuvre des deux frères Edmond et jules, malgré l’affectueux et reconnaissant souvenir que, jusqu’à mon dernier souffle, je garderai d’Edmond de Goncourt, je n’hésite pas à dire ce que je pense de leur singulière idée de fonder un prix.J’ai beau reconnaître qu’il contribue à prolonger leur gloire et à maintenir leur nom dans l’actualité littéraire, - c’était leur souci d’hommes injustement et longtemps méconnus, comme ils avaient celui, très noble, d’encourager la littérature originale, libre, indépendante, - je n’arrive pas à penser que ce fut une idée heureuse (1).. Si leur nom est beaucoup prononcé chaque année au milieu de compétitions légitimes,, mais aussi parfois d’intrigues bien fâcheuses, lit-on davantage leur œuvre à cause de cela ? Or c’est ce qu’ils souhaitaient.Puis, sans nier l’avantage que certains de ces innombrables prix, pour ainsi dire quotidiens, peuvent avoir pour leurs bénéficiaires, on en arrive à se demander – étant donné la multiplication de ces récompenses et des intrigues qu’elles déterminent – si, pour l’ensemble des écrivains nouveaux et pour la dignité des lettres, les avantages ne sont pas très inférieurs aux inconvénients qui en résultent. Car nous voyons, depuis le mois d’octobre jusqu’à la fin du mois de juillet, quantité de jeunes gens qui, au lieu de se passionner exclusivement pour leur travail, au lieu de faire, sans autre préoccupation, œuvre de vie, de poésie et de beauté, sont tourmentés à cause de ces prix – et on les excuse, c’est bien compréhensible – par les diplomaties qu’il faut avoir et les recommandations à mettre en jeu pour essayer de les obtenir.En outre, ils ne sont donnés, ces prix, que par une justice très incertaine qui cause de grandes injustices. Et cela malgré l’honnêteté qu’apportent dans leur choix la plupart des membres des jurys. Si grande que soit leur bonne volonté, ils ne peuvent tout lire. Que lisent-ils donc ? Les seuls livres en faveur desquels un éditeur adroit, ou un groupe de camarades actifs, ou les snobs des salons, ont un mouvement parfois bien factice. Encore en a-t-on connu qui venaient voter sans avoir rien lu – ou à peu près – et qui comptaient sur la discussion pour les éclairer ! Puis, souvent les ouvrages ont une valeur égale. C’est pour de simples nuances que l’un d’entre eux est mis en lumière, tandis que les autres, pourtant si voisins de lui par le mérite, restent dans l’ombre. Justice trop relative ! Enfin, cette incessante course scolaire pour la conquête des lauriers – surtout avec les mœurs qu’elle a fait naître - est-elle conforme à la dignité des Lettres ? Je ne le crois pas. Et pour la mémoire des Goncourt, que j’admire et que j’aime, je préfèrerais qu’ils n’eussent pas donné le branle.Le nom des frères Goncourt, c’est – heureusement pour eux et pour nous ! – autre chose que celui de fondateurs d’un prix. Il faut qu’on aperçoive bien toute l’importance, la variété, la richesse de leur belle œuvre commencée le 2 décembre 1851. Ils n’avaient pas de chance, et c’est avec raison que, tout au long de leur vie, ils s’en sont beaucoup plaint : leur premier livre, qui s’intitulait En 1800, paraît le jour même du coup d’Etat de Louis Bonaparte, le futur Napoléon III. Vous pensez bien que c’était encore plus grave que pour un jeune écrivain qui aurait publié son premier livre le 6 février dernier, au moment des évènements dont vous avez encore la colère et le dégoût au cœur.Lorsque, pour simplifier, et parce que je n’ai connu que le frère aîné survivant, il m’arrivera de dire tout bonnement « Goncourt », c’est des deux frères qu’invariablement j’entendrai parler. Car, en cette brève causerie, nous n’avons pas le temps de faire la séparation entre les ouvrages écrits en collaboration par les deux frères et l’œuvre continuée par le survivant seul, depuis 1870, date de la mort du cadet,, jusqu’en 1896, date où l’aîné nous fut ravi. D’ailleurs, avec des dons différents, - l’aîné, d’intelligence grave et méditative ; le cadet, plus brillant, avec davantage de verve et de fantaisie, - ils vivaient dans une grande intimité d’esprit et avaient une conception toute pareille de la littérature, de l’œuvre à bâtir ensemble !Il suffit de rappeler sommairement qu’ils ont écrit de magnifiques romans originaux, d’une grande profondeur humaine, dans une forme très belle, frémissante, nerveuse, colorée, originale, avec une recherche du style « artiste », - comme on disait de leur temps, - par lequel ils ont été réellement des inventeurs, des créateurs de beauté nouvelle.Puis romanciers, ou auteurs dramatiques, ou historiens, ils avaient l’amour et le goût de la vérité. L’ayant observée dans la vie ou découverte à travers les archives et documents, ils n’hésitaient jamais à la dire, et cela à une époque où trop d’écrivains, illusoirement et momentanément fameux, ne réussissaient qu’en la fardant par des artifices, en la masquant par toutes les lâchetés avec lesquelles, trop souvent, on cherche à obtenir de plus grands succès. Ce sont des choses qui se voient encore aujourd’hui.
Ces conférenciers furent aussi de grands historiens. Ils aimèrent la vérité dans l’histoire comme ils se plaisaient à la surprendre et à l’étudier sur le vif, parmi leurs contemporains.Comme critiques d’art, ils furent, avec infiniment de goût, d’ingénieux divinateurs. A une époque où le XVIIIème siècle artistique était en pleine défaveur, où personne ne recherchait ses jolies œuvres gracieuses ou spirituelles, ils ont senti la beauté, la richesse et la variété de cet art. Ils ont été aussi parmi les tout premiers à goûter la magnificence, la délicatesse de l’art japonais qui venait à peine d’apparaître en France.Enfin, ils furent des auteurs dramatiques audacieux, libres, risquant tout devant le public, n’ayant pas peur de la bataille et de l’insuccès, s’efforçant de mettre à la scène, devant un public habitué à la fadeur, à l’hypocrisie, aux conventions et ficelles, les études hardies et profondément humaines que, déjà, on ne leur pardonnait pas d’aborder dans leurs romans.
Voilà, trop sommairement esquissée, l’œuvre des Goncourt, de 1851 à 1896. Nous admirions les livres de ces romanciers-historiens, dont l’observation aiguë et la forme si originale nous enchantaient.Ajoutez à cela le respect qu’ils inspiraient aux jeunes hommes de ma génération, comme à nos aînés directs, par la dignité de leur vie, par leur amour de la liberté de penser et d’écrire, par leur indépendance à l’égard de tous les pouvoirs, - politiques, académiques ou des petites chapelles, - à l’égard de toutes les idées admises. Ces représentants de la vieille France traditionnelle, ces fils d’une aristocratie provinciale et militaire, avaient vraiment, en art, un courage magnifique. On les aimait pour leur intransigeante et fière conception de la vie littéraire. On savait que, prenant plaisir à la louange, ils n’avaient jamais rien fait pour l’attirer. On savait que, très sensibles aux critiques et aux éreintements, qui ne leur furent pas ménagés (toute leur vie, et même après leur mort, ils ont reçu d’innombrables preuves d’une injustice qui dure toujours, car si l’on consulte certains manuels, certains dictionnaires, on voit avec quel dédain ils sont traités), on savait que, si ces grands écrivains laborieux souffraient de ces attaques et de ces méconnaissances, pour se les épargner ils ne faisaient aucun geste, pas même celui d’entrouvrir leur maison à des gens qui les insultaient par humiliation et fureur de n’y pas être admis.La jeunesse littéraire, qui aime la hardiesse et qui a raison, qui aime l’indépendance et qui a raison , qui aime la passion désintéressée de l’art et de la littérature, avait un immense respect de ce vieux maréchal des lettres, pour le survivant des deux frères.Je vous assure que lorsque, pour la première fois, invité par ce grand et noble écrivain, - qui ne recevait pas tout le monde, tant s’en faut, - on pénétrait dans sa maison remplie d’œuvres acquises avec un goût si sûr, - « veuve d’Auteuil », disaient-ils encore pour se venger de n’y être point conviés, - on ressentait un coup au cœur.Et lorsqu’on descendait du fameux Grenier, où l’on avait eu l’honneur l’hôte de ce grand bonhomme si digne et si épris d’art, il aurait fallu être un bien pauvre sire et n’avoir aucun sentiment de la grandeur et de la noblesse, pour ne pas éprouver de l’émotion et de la fierté.Edmond de Goncourt est le seul que j’aie pu connaître, parce que, si j’ai été le sujet de Napoléon III, empereur des Français, ce ne fut que pendant quelques mois, et Jules de Goncourt est mort en juillet 1870, à une époque où il m’est difficile d’avoir sur lui d’autres souvenirs que par les notes mises par son frère dans leur Journal, sur sa maladie, sur sa mort, sur leur collaboration commune. Et particulièrement dans le dernier volume de ce Journal des Goncourt, le neuvième, ce Journal qui est aujourd’hui introuvable et que personne ne lit, - ce qui n’empêche pas les gens assoiffés d’anecdotes scabreuses de réclamer éperdument les autres volumes qui n’ont pas encore été publiés et qui sont impubliables, je vous dirai tout à l’heure pourquoi.Soit en consultant dans les bibliothèques publiques qui les possèdent, soit en essayant de vous procurer chez les bouquinistes ses neuf volumes complètement épuisés en librairie, vous ferez bien de relire ce Journal, qui constitue le plus précieux document sur l’époque de 1851 à 1986. je sais que, pour ma part, en dehors de ma curiosité de lecteur, lorsque j’ai eu besoin de renseignements sur un aspect de Paris, sur la figure d’un homme que je n’ai pas connue, sur des évènements dont je n’ai pas été le témoin, après avoir cherché partout des témoignages précis et des évocations qui pouvaient me montrer ces figures ou ces aspects, où les ai-je trouvés, magnifiquement vivants et justement évoqués ? Dans le seul Journal des Goncourt.Je me rappelle qu’à une certaine époque, préparant mon livre l’Espoir, afin d’évoquer par le roman l’effort que la France fit pour renaître après la guerre de 1870-1871, et la Commune, j’ai voulu sentir et respirer l’atmosphère de la Commune, c’est là, et là seulement, que j’ai vu la couleur des pierres calcinées par l’incendie, l’aspect de Paris au lendemain de cette révolution, que j’ai senti l’odeur de bois brûlé des palais nationaux incendiés.Je pourrais vous citer cinquante exemples de ce genre : ainsi ayant voulu avoir un portrait vivant de Victor Hugo que je cherchais en vain chez tous les anecdotiers, j’ai ouvert le Journal des Goncourt et j’ai trouvé une évocation de Victor Hugo adossé à la cheminée de son appartement, avec ses oreilles un peu écartées et transparentes à la lumière des bougies, lisant à ses invités le dernier poème qu’il avait écrit. Ce jour-là, grâce à Goncourt, j’ai vu Victor Hugo vivant.
La première fois que j’aperçus Edmond de Goncourt, ce fut en mai 1887, à l’une des toutes premières représentations du Théâtre-Libre, où l’on jouait, sur la petite scène du passage de l’Elysée-des-Beaux-Arts, la pièce que les Goncourt avaient tirée de leur roman, Germinie Lacerteux. Je me rappelle encore avec quelle admiration, pendant un entracte, avec quel respect nous regardions ce grand homme dans les couloirs, entouré d’Alphonse Daudet, d’Emile Zola, de Théodore de Banville, et de quelques autres.Par la suite, je le rencontrai régulièrement à ces représentations du Théâtre-Libre, que j’évoquais tout à l’heure. Et surtout chez lui, lorsqu’il me fit l’honneur de m’inviter à son Grenier, ou, le jeudi soir, chez ses amis Alphonse Daudet, où il dînait régulièrement.Que voyait-on, boulevard Montmorency, dans la ville d’Auteuil, au balcon de laquelle était scellé un médaillon de bronze représentant le fin visage de Jules de Goncourt ? Ce médaillon, enlevé lors de la vente des collections et pieusement racheté par notre confrère Pierre Lièvre, fut donné par lui à l’Académie Goncourt, grâce à l’intermédiaire de Lucien Descaves, lors du rachat de la maison d’Auteuil par la Ville de Paris, pour être remis à la place où les habitués du Grenier l’ont toujours vu.Lorsque la vieille servante Pélagie, qui avait toujours un affable sourire pour les amis de son maître, avait ouvert la porte au-dessus des deux petites marches d’accès, on apercevait, sur la droite, la salle à manger, rarement ouverte, avec ses tapisseries et son décor du XVIIIème siècle, et, en face, le salon, avec son meuble de Beauvais et ses vitrines rayonnantes de précieux bibelots, qu’au printemps on traversait parfois lorsque, au soir d’un très beau dimanche, Edmond de Goncourt recevait ses fidèles dans son jardin, parmi ses fleurs et ses arbustes amoureusement choisis par cet artiste de goût.Puis, sur la gauche, on trouvait l’escalier de bois qui, égayé d’estampes et broderies japonaises, de gravures et de dessins du XVIIIème siècle, conduisait au cabinet de travail et à la chambre du vieux maître et, plus haut encore, au Grenier proprement dit.
L’année dernière, en me retrouvant dans cette maison pour la première fois depuis le jour de juillet 1896 où, à la veille de partir pour mes vacances, j’étais allé dire au revoir à Goncourt, en remontant l’escalier de cette villa que l’Académie Goncourt a obtenue grâce à l’heureuse et pieuse initiative de Lucien Descaves, grâce à la clairvoyance, à l’énergie et à la bonne volonté littéraire de l’ancien préfet de la Seine, M. Edouard Renard, j’eus au cœur un battement lorsque j’entendis crier sous mes pas ces marches de bois, comme lorsque, tout jeune homme, je les montais lors de ma première visite en 1890. Vous vous imaginez cette impression ressentie après trente-sept années ! Alors, on s’arrêtait à chaque degré, on ralentissait involontairement l’ascension vers le Grenier, parce qu’on était retenu par les estampes japonaises, par les dessins de Gavarni, par les belles gravures que l’on voyait à chacune des marches.Au premier étage était le cabinet de Goncourt ; à côté, sa chambre, où ne pénétraient pas les invités du dimanche. D’habitude on entrait dans le cabinet du vieux « maréchal des lettres » ou dans sa chambre que lorsqu’il était souffrant et que ses amis venaient le voir. S’il n’était pas couché, il les recevait dans son cabinet.Ce cabinet, ma mémoire ne l’a pas oublié. Je vois encore les deux tapisseries, l’une couleur abricot, l’autre d’un violet somptueux, qui servaient de portières. Je revois le magnifique portrait de La Tour, un homme en costume noir avec un grand cordon rouge, un portrait de femme méditative de Watteau. Je revois, sur la cheminée, une statuette de Falconet, et, dans un coin, contre un mur, une magnifique armoire de Boule, où Edmond de Goncourt mettait ses éditions précieuses, l’édition des Contes de La Fontaine, dite des « Fermiers Généraux ».Et surtout, comme s’il était encore de ce monde, m’apparaît Edmond de Goncourt, tout blanc sous les boucles de sa souple chevelure d’argent, avec son regard aigu et fiévreux, couleur de café brûlé, avec la blancheur de sa moustache frisée et de sa petite mouche sous la lèvre, au-dessus d’un invariable foulard de soie blanche, négligemment noué. De haute stature, les épaules larges, si simple et timide qu’il fût, il donnait l’impression – grand seigneur, ayant pris sa retraite pour vivre au milieu des belles choses et des œuvres de l’esprit, une vie purement intellectuelle.
Lorsque, mal portant, il recevait dans son cabinet quelque ami dont il connaissait le goût pour l’art et les beaux livres, il n’hésitait pas à ouvrir cette armoire. Pourtant, d’habitude, il ne se souciait pas beaucoup de mettre ses précieux volumes entre les mains de ses visiteurs, encore moins ses estampes et les dessins. Mais s’il avait la certitude qu’on les maniait avec amour et précaution, alors il se faisait un plaisir de montrer ses trésors en les commentant Bien des fois, j’ai eu cet honneur et cet agrément ! Je m’en tiens pour très honoré. Même, s’il n’était pas trop souffrant, il montait avec son visiteur jusqu’à l’étage supérieur pour prendre, dans une grande armoire, des estampes japonaises que l’on descendait ensemble et qu’il vous mettait dans les mains.Plus sérieusement malade, devait-il garder le lit, - car il avait une santé assez délicate et, sous des apparences fortes, des précautions à prendre à cause de son foie et de son estomac, - il disait plaisamment, dans son Journal ou à ses amis : - je n’ai pas un estomac d’été ! Par les temps très chauds, mon estomac se porte mal !Alors, c’est dans sa chambre qu’il recevait ses familiers, dont la présence distrayait sa solitude et sa méditation mélancolique.Lorsqu’il souffrait beaucoup, il lui arrivait d’être momentanément insensible aux belles choses sur lesquelles, pourtant, il se plaisait à ouvrir les yeux en s’éveillant le matin, les tapisseries dont il aimait voir les grâces changeantes selon les lueurs du feu de bûches, ou selon les éclairages du levant ou du couchant. A certains jours, la souffrance et la tristesse de sa solitude dominaient tout. Seule, dans ce marasme, la vie intellectuelle et la ferveur artistique le ranimaient.C’est encore une des fières leçons qu’il nous a données. Lorsque, à cet homme au lit, triste, découragé, on parlait d’un livre qu’on avait lu la veille et qui apportait la surprise d’une beauté originale, lorsqu’on parlait d’une pièce humaine et forte qu’on avait entendue ou d’un intéressant tableau qu’on venait de remarquer à une exposition, alors on le voyait qui, peu à peu, oubliait sa souffrance, ses misères, retrouvait sa passion pour l’art. On sentait qu’il ne vivait plus que pour lui.Même bien portant, il était, depuis la mort de son charmant jeune frère, ordinairement assez triste. La solitude lui pesait, surtout à partir de l’époque où, ayant renoncé à écrire des œuvres d’imagination, il n’avait plus la compagnie des personnages imaginaires de ses romans. C’est lui-même qui nous en a fait la confidence dans une notation de son précieux Journal.Un jour que, connaissant encore bien mal la vie, les exigences du cœur et ne soupçonnant pas ce que peut être la torture de la solitude, je parlais à Alphonse Daudet de la mélancolie qu’on sentait parfois chez Edmond de Goncourt, je lui dis :- Il a de la joie des magnifiques collections. Il aime les bibelots.Alors, avec son expérience du cœur humain, Alphonse Daudet me fit cette simple et poignante réponse, si juste :- Oui. Mon fils[c’était une affectueuse appellation qu’il donnait volontiers à ses jeunes amis]. Mais les bibelots ne vous aiment pas !
Grande parole qui m’émut profondément et que je compris plus tard mieux encore.Le dimanche était le jour du « Grenier ». On se réunissait au second étage. Ce Grenier, il l’avait fait réaliser, en 1885, par un architecte de ses amis, également écrivain, qui était aussi un familier du salon d’Alphonse Daudet, M. Frantz Jourdain, qui, toujours jeune malgré son grand âge, continue vaillamment à se battre pour la défense de l’art libre, hardi, original, de l’art où l’on cherche à exprimer la vie de notre époque dans une forme neuve.Edmond de Goncourt avait réuni deux petites pièces à côté de celle dans laquelle était mort son frère, dont il nous a raconté la maladie et l’agonie en des pages douloureuses de son Journal. Aidé par la science de son architecte, il avait, avec infiniment de goût, relié ces deux pièces par une baie.J’en revois encore l’harmonie : murs et plafond tendus d’andrinople rouge, avec, au plafond, une étoffe brodée du Japon représentant un vol de grues parmi des plantes et des fleurs. Autour des deux pièces, courait une frise pareillement brodée et décorée d’hirondelles. Sur les panneaux, des eaux-fortes. Je ne veux pas vous les décrire, ce serait trop long, mais j’en vois encore une qui représentait des pies, une autre qui représentait deux singes, une autre des chiens.Au milieu de tout cela, sur les bibliothèques, à mi-hauteur, maints objets d’art du Japon, et, à l’intérieur de ces meubles, les premières éditions des grands écrivains du XIXème siècle, puis des exemplaires sur beau papier des ouvrages de ses amis intimes d’hier et du moment, avec d’intéressantes dédicaces et des pages manuscrites.Entre autres livres précieux, il y avait les premières éditions de Balzac, de Victor Hugo, de Stendhal. Je revois encore, entre le canapé où Goncourt s’asseyait et la fenêtre, la bibliothèque contenant toutes les premières éditions de Balzac, auxquelles ce bibliophile passionné n’aimait pas qu’on touchât, le dimanche, quand il y avait beaucoup de monde, mais qu’il montrait volontiers lorsqu’il y avait seulement un ou deux amis, qu’il savait particulièrement épris et soigneux des beaux livres.On s’est plu à répéter les pires calomnies sur l’atmosphère et les conversations de ce Grenier ! On a dit que ses habitués y étaient si amers et féroces, non seulement pour les écrivains du dehors, mais même pour les fidèles dudit Grenier ayant le tort d’être absents, que ceux qui étaient là n’osaient plus s’en aller, dans la crainte que, aussitôt après leur départ, on ne recommençât à leurs dépens le cruel jeu de démolition auquel ils venaient de s’évertuer contre leurs camarades !Propos mensongers de dénigreurs furieux de piaffer à une porte qui ne s’ouvrait pas pour eux. C’est un témoin qui parle. Témoin peut-être encore un peu ingénu à ce moment-là, mais qui, déjà, savait écouter et regarder et qui, si jeune qu’il fût, n’était tout de même plus assez naïf pour ne pas comprendre.En tous cas, j’étais un témoin incontestablement désintéressé pour la bonne raison que, - à défaut d’autres plus nobles, dont je ne crois pas avoir manqué, - lorsque Edmond de Goncourt me fit l’honneur de m’inviter à ses dimanches, n’ayant encore rien écrit qui pût me créer des titres à faire partie, un jour ou l’autre, de son Académie,, j’allais chez lui sans aucune arrière-pensée ambitieuse, pour le simple plaisir de voir, au milieu de ses amis et de ses œuvres d’art collectionnées avec tant de goût et de discernement, un grand écrivain original, libre, artiste, que j’admirais, que j’aimais, que je vénérais.Dans cette atmosphère et à ces conversations je trouvais un délicat plaisir et une suffisante récompense à mon très modeste effort personnel dans les lettres, pour ne pas même avoir l’esprit effleuré par l’idée d’un autre privilège.Là, j’ai entendu parler passionnément de littérature et d’art. Près de Goncourt certes, je fus en contact avec certains écrivains de grand talent qui avaient l’esprit satirique, le don de l’ironie, et une bonne humeur narquoise, c’est entendu. Conversations littéraires, conversations où il arrive que, en riant, on décoche quelques fléchettes qui amusent sans faire mal. Ce que j’affirme, c’est que, sauf de rares exceptions, en général peu goûtées par la majorité des auditeurs, jamais je n’ai entendu de perfidies et les méchancetés qu’on a si hardieusement attribuées, sinon au maître de maison lui-même, du moins à ses familiers, sûrs ainsi de le divertir, disait-on, et de soulager son orgueilleuse amertume.
Pendant les six années au cours desquelles j’ai fréquenté le Grenier, quels fidèles voyait-on autour d’Edmond de Goncourt ? Les grands écrivains dont fut tout d’abord composée l’Académie Goncourt, dès 1874, Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Eugène Fromentin, Théodore de Banville, Paul de Saint-Victor, Veuillot, plus tard Jules Vallès, avaient disparu. Léon Cladel, désigné après eux, étant mort aussi, restaient seuls, parmi les élus des premiers temps, Alphonse Daudet et Emile Zola. Guy de Maupassant, choisi après l’une de ces disparitions, venait tout juste de mourir. D’ailleurs, presque toujours absent de Paris, malade et rendu sauvage par sa maladie, depuis longtemps il ne fréquentait plus le Grenier.Quant à Emile Zola, ayant posé sa candidature à l’Académie Française, il s’était lui-même rayé de la liste, car le texte même de la fondation disait que toute élection ou même une simple candidature à un siège sous la Coupole était incompatible avec la Société littéraire créée par les Goncourt.Et pourtant, ayant bâti l’œuvre puissante qu’on lui doit, tenant avec éclat dans les lettres le rôle de chef d’une école qui triomphait, comme il avait raison de brandir fièrement son drapeau, d’être candidat avec obstination et bravoure, et de dire, comme il le faisait :- Du moment qu’il y a une Académie française, je dois y prétendre et en faire partie !Heureusement, il y avait encore Alphonse Daudet, qui, ayant, par son fameux romanL’Immortel, coupé le Pont des Arts entre le palais Mazarin et lui, venait presque tous les dimanches au Grenier. Il en était l’animateur charmant et gai. Quelle vie et quelle joie il y apportait ! Lorsqu’il y arrivait au bras de son fils Léon, ou, plus souvent encore, au bras d’un de ses plus chers amis, Léon Hennique, qui est encore des nôtres avec toute l’ardeur et la lucidité de son vigoureux esprit, Léon Hennique, à l’heure actuelle, le seul survivant de cette époque des Soirées de Medan, c’était la lumière et la bonne humeur qui entraient avec lui.
Au Grenier, certains jours, à certaines minutes, l’entrain manquait parfois, car Edmond de Goncourt, plutôt méditatif, n’était pas un très entraînant causeur. Et il lui arrivait de se trouver en tête à tête avec des visiteurs, qui, timides ou mal disposés, n’offraient pas les éléments d’une conversation amusante ou brillante. Alphonse Daudet y apportait la flamme. Sans ombre de prétention ou de pédantisme, il savait tout : le latin, le grec… et même le français ! Il savait les hommes, il savait la vie. Il était simple et camarade. Il était merveilleux d’esprit, de gaieté, de verve. Aussitôt qu’il était là, tout s’éclairait. Une conversation d’Alphonse’ Daudet était une fête de l’esprit, un régal intellectuel de ce temps-là. Quel souvenir charmé j’en garde !Comme j’ai regretté de ne plus voir Emile Zola au Grenier d’Auteuil ! Bien que s’étant, par sa candidature à l’Académie de Richelieu, lui-même biffé de celle des Goncourt, il était resté en relations amicales et suivies avec Edmond de Goncourt, le survivant. Rien ne l’empêchait donc de venir à ses dimanches. De même, il gardait un lien cordial avec Alphonse Daudet, sur la tombe duquel, en novembre 1897, il parla – et lui seul – au nom des lettres françaises. Ces trois romanciers illustres continuaient donc à se voir à leur foyer respectif et à celui d’amis communs, à dîner les uns chez les autres. Voilà encore l’exactitude toute relative avec laquelle trop souvent s’écrit l’histoire littéraire !La vérité est que, si Emile Zola ne reparaissait plus aux dimanches d’Edmond de Goncourt, c’est qu’il ne se souciait pas d’y rencontrer quelques-uns des signataires du retentissant manifeste connu sous le nom du « Manifeste des Cinq » qui parut en tête du Figaro aussitôt après la publication de son roman La Terre.Bien entendu, Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet n’étaient pour rien dans ce factum. Leurs auteurs n’avaient pas confié leurs intentions à ces maîtres. Et, dans son Journal, Edmond de Goncourt révéla surprise lorsque, déployant un matin son Figaro comme d’habitude, il y trouve, en première colonne, ce violent article. Mais comme, sur ces cinq signataires – J.H. Rosny, Paul Margueritte, Paul Bonnetain, Lucien Descaves – étaient des familiers u Grenier et du salon d’Alphonse Daudet (le cinquième étant Gustave Guiches), les bonnes langues ne manquèrent pas d’insinuer que le maître d’Auteuil et celui de la rue de Bellechasse ne pouvaient pas ne pas être dans la confidence. Ce qui était faux. Dans sa belle droiture Emile Zola s’honora en ne doutant pas de celle de ses deux amis et de leur complète ignorance de cette bombe jetée à leur insu. Du moins préféra-t-il ne pas s’exposer à se trouver le dimanche, au Grenier, en présence de jeunes écrivains qui s’étaient montrés pour lui d’une sévérité si véhémente.A l’honneur et à la louange des signataires de ce manifeste célèbre, je dois dire – et j’ai grand plaisir à le faire – que tous, les uns après les autres, par écrit et verbalement, en maintes circonstances, ont répété qu’ils regrettent cet acte de leur trop intransigeante et fougueuse jeunesse et que, aujourd’hui, leur jugement, rendu plus équitable par l’expérience, comporterait davantage de nuances.
Parmi les maisons amies où Goncourt, Zola, Alphonse Daudet se retrouvaient amicalement, et dans l’atmosphère la plus amicale, la petite histoire des lettres veut qu’on cite le salon et la salle à manger de Georges Charpentier, l’éditeur de Flaubert, de Zola, de Goncourt et quelquefois d’Alphonse Daudet, et de la très charmante et gaie Mme Charpentier, dont le grand peintre impressionniste Renoir fit deux portraits admirables et justement célèbres ; puis la salle à manger et le salon, non moins accueillants, de M. et Mme Frantz Jourdain, chez lesquels on devisait autour du fameux groupe en bronze Le Baiser de Rodin. Lorsque ces hommes se rencontraient ainsi, visiblement ils causaient ensemble avec plaisir. Malgré les différences de natures et de talents, tant de souvenirs les liaient ! En outre, ils étaient attachés les uns aux autres par le même amour de la vérité.Quant à l’amitié qui unissait Edmond de Goncourt à Alphonse Daudet, elle est attestée dans le Journal des Goncourt par des pages d’une tendresse infinie, ainsi que l’affection du vieux solitaire d’Auteuil pour Mme Alphonse Daudet, passionnée de poésie et de littérature. Chaque semaine, et souvent plusieurs fois par semaine, il s’asseyait à leur table. C’est chez eux que l’on fêtait les premières représentations ou les reprises des pièces de Goncourt à l’Odéon, au Vaudeville, au Théâtre-Libre. Car, vers la fin de sa vie, Edmond de Goncourt, qui n’écrivait plus de romans, s’était, par goût, puis peut-être aussi sous l’influence d’Antoine et de Porel très cordialement attentifs à ses pièces, épris plus que jamais de théâtre. Chaque été, il allait passer plusieurs semaines dans la belle propriété d’Alphonse Daudet, à Champrosay. C’est là que, en juillet 1896, entouré de leurs soins affectueux et vigilants, il mourut.
A l’époque où je fus l’un des familiers du Grenier, qui donc y voyait-on, puisque, sauf Alphonse Daudet, ceux dont j’ai eu jusqu’ici l’occasion de parler n’y venaient pas ou étaient morts ? Laissez-moi évoquer mes souvenirs dans l’ordre même où ils surgissent en ma mémoire.Voici Georges Rodenbach , le poète de Bruges-la-Morte, le prosateur si charmant et si délicat. Je vois encore son visage fin, émacié, ses souples cheveux blonds à la haute mèche bouclée ; j’entends sa parole aisée, ardente, plaisamment narquoise, par laquelle s’exprimait une culture raffinée d’artiste ; je revois J.F. Raffaëlli, impressionniste du dessin plus que de la couleur, qui fut peut-être le peintre le plus près des écrivains naturalistes de cette époque, car il avait exactement la même vision précise, le même goût des petites gens, des paysages de banlieue et des fortifications. Son amour de la vérité stricte et son art méticuleux correspondaient à merveille à leurs écrits. C’est lui qui, par exemple, illustra avec Jean-Louis Forain, les Croquis Parisiens de J.K. Huysmans. Et de même qu’il représenta Clémenceau, entouré de ses principaux collaborateurs du journal La Justice, prononçant un discours en réunion publique, il fit un très intéressant portrait d’Edmond de Goncourt.J. K Huysmans, dont je viens de parler, avait cessé de venir au Grenier, de même qu’il n’allait plus chez Zola. L’écrivain naturaliste des Sœurs Vatard était devenu l’auteur d’A Rebours et d’En Route . Désireux de s’évader d’une formule qui lui paraissait étroite et monotone, il s’appliquait à de très artistes évocations d’une vie artificielle, puis aux troublants secrets de la magie, en attendant d’être appelé par la beauté des églises vers un profond sentiment religieux.Un autre peintre, Eugène Carrière, intéressait tout le monde par son intelligence vigoureuse, par l’humanité profonde de son art et par sa parole à la fois incisive et fumeuse, narquoise et grave. Dans le portrait qu’il fit de Goncourt, il lui donna bien son caractère de vieux et simple hobereau provincial.Je revois encore Léon Hennique, doux et paisible, avec son regard calme, j’entends sa voix lente et tranquille. Puis, tout à coup, frémissant de passion ou de colère à une parole qui l’exaltait ou qui l’indignait, il s’exprimait avec ardeur ou violence ! Puis on prêtait l’oreille à quelque démonstration parfois un peu professorale, mais toujours intéressante, de J.H. Rosny aîné, que, dans l’intimité, nous appelions familièrement et gaiement « J. H. ».A ce moment, Rosny jeune n’avait pas encore été révélé ni aux Goncourt ni à d’autres. Il travaillait avec son frère, mais ne se montrait pas. C’est seulement l’aîné que l’on voyait au soir des longues journées de travail. Avec une magnifique intelligence et une culture scientifique égale à sa culture littéraire, il expliquait abondamment certaines idées sur les familles humaines et nous disait comment il essayait de renouveler la langue française et les romans par des emprunts faits à la science et aux aspects scientifiques du monde. Souvent, on avait le plaisir de retrouver là un être loyal, sincère, franc. Gustave Geffroy, l’un des très rares hommes que Clémenceau ait vraiment aimés, son collaborateur à La Justice, où, en plus de ses chroniques sur les idées et les mœurs de notre temps, il publiait de beaux feuilletons artistiques et littéraires. L’honnêteté et l’indépendance de son jugement lui méritèrent d’être salué, par Barbey d’Aurevilly, « le Juste de La Justice ». On lui doit, en plus de ses ouvrages réputés sur les grands musées du monde et sur l’art contemporain, en plus de très beaux récits sur la Bretagne, d’où sa famille était originaire, maints volumes qui, malgré leur grand succès littéraire, ne sont malheureusement pas assez connus et dont quelques-uns sont splendides, comme par exemple celui qu’il a consacré à Blanqui, L’Enfermé, et un roman sur la vie des faubourgs populaires, qui a pour titre L’Apprenti.
Non moins assidu au Grenier était Lucien Descaves, l’auteur de Sous-Off, et des Emmurés, petit, trapu, vif, leste, qui avait – et qui a toujours – le regard narquois, la moustache hérissée, qu’on trouvait – et qu’on trouve encore – toujours prêt à combattre contre ou pour quelqu’un ou pour quelque chose, contre ou pour quelqu’un, avec verve et ironie, avec une bonne humeur sardonique. Tout en étant fort personnel, il apparaissait là comme un fils spirituel de jules Vallès et comme un frère spirituel de Huysmans. Sa bougonnerie malicieuse était amusante.On entendait avec plaisir le rire joyeux et moqueur de Léon Daudet, sa verve comique, ses propos truculents d’homme que la vie amuse, les impressions qu’il rapportait de ses voyages en Angleterre, en Hollande, au Danemark, et, de ses explorations dans les milieux politiques, médicaux, voire de littérature, d’avant-garde, « Les Kamtchatka » comme il les appelait. Je revois encore, avec ses yeux bleus où passaient des lueurs de souffre, Octave Mirbeau, à la fois violent et tendre, tour à tour exquis de douceur et terrible de violence qui, dans ses moments d’enthousiasme ou d’indignation, semblait s’arracher les mots de la bouche pour les proférer avec plus de passion. Passant ses hivers dans le Midi et installé dès le printemps à la campagne, le romancier Paul Margueritte était très intermittent. Lorsqu’il faisait une apparition au Grenier, entre deux de ses villégiatures laborieuses, il donnait l’impression d’un rêveur doux, réservé, silencieux. Mais quelle finesse dans son regard gris bleu ! Et quel discret sourire ironique au coin de la bouche !Fin, discret et souriant, Abel Hermant contait, avec un esprit narquois, - que la vie a plutôt aiguisé encore, - ses explorations dans les divers mondes parisiens.Puis voici que, la tête haute, l’air à la fois jovial, sarcastique et insolent, ses gros yeux bleus jaillissant sous un front où les cheveux retombaient en pluie, entre Jean Lorrain, les doigts couverts de bagues un peu monstrueuses, et trop voyantes.C’était aussi, lui, écrivain de qualité, on peut même dire un maître écrivain et un beau poète. Malheureusement, comme il habitait Auteuil et voisinait avec Goncourt en dehors du dimanche, il profitait de cette intimité pour raconter à Goncourt des choses que son imagination créait et qui n’avaient guère de rapport avec la réalité. Mais elles amusaient le vieux maître, assez épris de pittoresque scabreux. Et comme il ne sortait plus beaucoup et n’avait guère le moyen de contrôler ces potins qui le divertissaient, il les notait fidèlement dans le manuscrit de son Journal. C’est ainsi qu’il contient de trop nombreux passages écrits par lui, sous l’inspiration de Jean Lorrain, dont on connaît l’esprit spirituellement pervers, diabolique et déformateur. Ce sont ces calomnieux racontars, ingénument recueillis par Goncourt, sur les uns et sur les autres, parfois même, dit-on, sur certains de ses amis, en tout cas sur d’irréprochables personnalités de la société parisienne ou du monde des lettres, qui rend pour très longtemps impubliable la partie inédite de ce Journal.Plus encore que Paul Margueritte, le romancier Paul Bonnetain, ancien rédacteur en chef du Figaro Littéraire, était intermittent. Devenu explorateur et colonial, il ne reparaissait plus qu’à de très longs intervalles. Il intéressait par ses impressions de voyage et d’humanité lointaine. Mais, pour les obtenir, il avait quitté une situation littéraire assez brillante. Il ne la retrouva plus lorsqu’il vint se réinstaller à Paris. Aussi, malgré le charme et la couleur de ses propos, sentait-on en lui un peu de tristesse et d’amertume.Si José-Maria de Heredia ne venait plus guère au Grenier, le poète Henri de Régnier, bientôt son gendre, s’y montrait également de loin en loin. On y aimait ses fins propos d’ironie discrète, souriante et élégamment nonchalante. Je me rappelle l’avoir vu deviser avec Maurice Barrès, autour de la pelouse, des massifs et des arbustes du jardin, un dimanche que, par un délicieux après-midi d’été, Edmond de Goncourt recevait ses amis au milieu des roses et d’autres floraisons.Toujours en retard et le lorgnon perpétuellement de travers, le bon Paul Alexis, très myope et un gauche, l’ami dévoué de Zola, l’expéditeur, en réponse à l’enquête littéraire de Jules Huret, du fameux télégramme : « Naturalisme pas mort ! , était resté un fidèle de Goncourt. Quel dommage que les premiers membres de l’Académie Goncourt aient laissé mourir cet écrivain de mérite, romancier, auteur dramatique et journaliste, sans lui faire une place à côté d’eux ! Il la méritait.Je me souviens encore du cordial François de Nion, l’auteur des Façades, dont la bonhomie était joviale ; de l’éditeur Georges Charpentier et de son jeune associé Fasquelle ; du critique d’art Roger-Marx et de Frantz Jourdain.
Mesdames, Messieurs, je serais heureux si, après cette heure de causerie sur Edmond de Goncourt, sur son œuvre, sur sa belle figure, sur son Grenier, j’avais pu vous le faire aimer davantage, si j’avais pu inspirer à certains d’entre vous le désir de relire quelques-uns des beaux livres que nous devons aux deux frères, romans, livres d’histoire sur la femme au XVIIIème siècle, sur la société française pendant la révolution, sur Marie-Antoinette, sur la Du Barry, sur l’art français et sur les plus grands artistes japonais.Surtout, comme je serais heureux si vous partiez d’ici avec le sentiment accru que la figure d’Edmond de Goncourt était une très noble figure d’homme et de grand écrivain ! Il était exclusivement épris de beauté. Librement, en dehors de tout pouvoir, de toute consécration officielle, il avait une immense autorité morale. Et sans autre souci que de rendre justice au talent, il n’exerçait cette autorité que dans l’intérêt des lettres.Lorsque, à son Grenier, Goncourt parlait d’un livre qu’il venait de lire ou d’un tableau qui l’avait intéressé, son opinion – respectée parce qu’on la savait sincère et formulée avec discernement par un homme de goût – inspirait le désir de connaître ce livre ou de voir ce tableau. Que de jeunes écrivains inconnus ont, sans le savoir, trouvé au Grenier, soit par les paroles du vieux maître, soit par celles d’un de ses hôtes qui signalaient l’intérêt de quelque volume au maître de la maison et à ses familiers, trouvé au Grenier un commencement de renommée !A une époque comme la nôtre, où les talents abondent, - car il ne faut pas être trop modeste ni trop sévère pour notre temps, et, au contraire, les beaux livres se succèdent si vite qu’on n’a pas toujours le temps et le recul nécessaires pour bien reconnaître toute leur importance, - quel regret qu’il n’y ait plus guère d’hommes tels qu’Edmond de Goncourt, ayant le loisir et la volonté d’exercer cette sorte de magistrature avec une parfaite indépendance, avec toute l’autorité morale et littéraire qu’elle comporte. Les propos des salons, trop souvent inspirés par la mode, par la coquetterie des opinions rares, du paradoxe et de la préciosité, n’y peuvent suppléer.Hélas ! La vie littéraire est devenue complexe et difficile. Sauf l’exception de la fortune personnelle ou le succès très fructueux, - qu’Edmond de Goncourt n’a jamais connus, - elle exige que l’écrivain travaille sans répit jusqu’au bout.Bien peu d’entre eux ont le temps de se consacrer à d’incessantes lectures, aux conversations, aux réceptions d’amis, pour pouvoir exercer l’influence salutaire qui mettrait les gens et les choses à leur place.De nos jours où il y a tant de désordre, de disproportions, de complaisances et de snobisme, où certain pédantisme d’avant-garde commet autant d’injustices que naguère celui d’arrière-garde, où l’esprit de clan et de petite chapelle peut être aussi funeste que jadis celui des corps attardés, de nos jours où parfois la prétendue indépendance n’est qu’une forme nouvelle – et presque révoltante - de la servilité, quel rôle bienfaisant aurait un écrivain libre de toutes influences ayant assez de loisirs pour lire beaucoup de livres, et assez d’autorité pour rendre en toute indépendance à chacun ce qui lui est dû, et pour dire, à l’heure voulue, comme il le faut, les grandes paroles de justice ! (Longs applaudissements, Chaleureux rappels.)
(1) Notre éminent ami, qui est la justice même, permettra de penser que son amour pour les lettres fut cependant grandement réjoui chaque fois que le Prix Goncourt mit en lumière le talent d’un de ces jeunes qu’il défend toujours avec tant de généreuse ardeur : Léon Frapié, Claude Farrère, les Tharaud, René benjamin, Georges Duhamel, Marcel Proust, Henri Béraud, Maurice Bedel, André Malraux et d’autres dont le nom m’échappe ne furent-ils pas au temps de leur jeunesse des « prix Goncourt » ?
(Cette suite de confidences, faites avec la sincérité et l’éloquence vivante d’un conférencier parlant sans une note, valurent maintes et maintes fois le talent et la bonhomie de celui qui laissait entendre tant d’émouvants souvenirs).
samedi 31 mai 2008
Le Grenier des Goncourt vu par un de moins de Vingt ans

La Société et la Vie sous la Troisième République
Le « Grenier » des Goncourt vu par un de moins de vingt ans
Conférence de M.Georges Lecomte de l’Académie Française
Faite le 5 mars 1934 répétée le 6 mars
Messieurs, Mesdames, Mesdemoiselles,
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GEORGES LECOMTE,
De l’Académie française.
(Cette suite de confidences, faites avec la sincérité et l’éloquence vivante d’un conférencier parlant sans une note, valurent maintes et maintes fois le talent et la bonhomie de celui qui laissait entendre tant d’émouvants souvenirs).
mardi 20 mai 2008
L'Assommoir, La Fille Elisa
Vous avez très bien fait de rééditer ces pages. En effet, comme vous me l’aviez dit, vous êtes là en germes tous les deux. Il y a d’excellents morceaux. Maintenant, on peut vous prendre à votre berceau littéraire et vous suivre jusqu’au bel épanouissement de vos derniers volumes.
On m’a dit que vous bûchiez ferme et que "La Fille Elisa" avançait, grossissait, et embellissait. Tant mieux ! Nous paraîtrons presque en même temps. Moi, je me rends malade, à vouloir me débarrasser le plus vite possible de L’Assommoir. J’ai encore près d’un mois de travail. Je n’en sors plus.
Est-ce ennuyeux que ce brave Flaubert n’ouvre ses salons qu’en janvier ! Nous voilà aux quatre coins de Paris sans pouvoir nous serrer les mains. Daudet revient de Champrosay le 1er novembre ; je crois que Tourguéneff va également quitter Bougival. Votre avis ne serait-il pas d’arranger quelque chose en janvier ? Songer donc à cela.
De Zola
jeudi 8 mai 2008
Que pensait la presse 15 jours après la disparition d'Edmond de Goncourt
Ce ne sera pas là, il faut en convenir, une des moindres séductions de la « concurrence ». Non pas que l’homme de lettres soit particulièrement vénal. Mais quelle supériorité, pour un écrivain soucieux des pures formules d’art, de pouvoir concevoir et réaliser, dans un bien-être relatif, des livres qui ne se vendent pas !

M.Alphonse Daudet mis à part (il est avec Emile Zola, le plus gros tirage contemporain), les académiciens désignés par M. de Goncourt se vendent peu. Et voilà bien la preuve que le tirage des livres n’est pas proportionnel à leur mérite. Assurément M Paul Margueritte vaut mieux que ses 5.000 exemplaires réguliers (2.500 francs de droit d’auteur), et la valeur de M. Rosny frères ne saurait se mesurer aux 1.500 qu’ils dépassent guère. Mais la fortune qu’il lègue à la littérature, M. Edmond de Goncourt ne la doit pas non plus à l’admirable talent de son frère et au sien : leur flaire de collectionneurs fut plus efficace que la magie de leur style à accroître leur patrimoine.
Quand l’idée de fonder et de doter un cénacle, sous le nom d’Académie, avait germé dans l’esprit des deux frères, les noms s’étaient inscrits d’eux-mêmes sur leur testament : ceux de Zola, de Barbey d’Aurevilly, de Vallès, de Veuillot, de Cladel, un peu plus tard de Lotti, etc. Les uns ont trahi, les autres sont morts. En dernier lieu, l’embarras de M. Edmond de Goncourt était devenu grand, si grand qu’il est mort lui-même sans avoir complété sa liste. M. Alphonse Daudet s’imposait, et par son talent, et par l’amitié et parce qu’il incarnait l’hostilité contre l’Académie douairière. Mais après lui….
M. Edmond de Goncourt, depuis la publication de son journal au rez-de-chaussée d’un quotidien, était devenu un peu journaliste. Ainsi ont été provoqués ses choix. Il a élu ses voisins de colonnes. De sorte que son Académie se trouve définitive représenter spécialement cette presse nouvelle qui demande aux hommes de talent d’en avoir tous les jours, les oblige à une production incessante et morcelée, galvaude leur « écriture-artiste » et tarit leur imagination. Nul doute que la munificence de M. de Goncourt n’en arrache quelque-uns à ces travaux-forcés du journalisme et ne rende aux lettres maints chroniqueurs surmenés et plusieurs conteurs époumonés.
Seuls MM. Hennique et Huysmans ne se sont jamais prodigués dans les journaux. Ils représentent, à l’académiette, l’exotisme, qui tint tant de place dans les préoccupations des Goncourt. Forcé d’exclure, comme poète, M. Rodenbach, qui est Belge, M. Edmond de Goncourt a certainement été heureux de pouvoir comprendre, dans sa promotion, M. Hennique, né à la Guadeloupe, M. Huysmans, d’origine Hollandaise, et M. Paul Margueritte, Algérien de Laghouat.
Quand l’Académie française élit un historien ou un duc, une notice est indispensable pour faire connaître au grand public leurs titres littéraires. Personne n’ignore ceux d’Alphonse Daudet, Octave Mirbeau, Paul Margueritte et Huysmans.
M. Hennique, qui fut un « soirée de Médan », est l’auteur d’un drame historique qui fut l’un des plus grands succès du Théâtre-Libre : La mort du duc d’Enghein.
MM. Rosny frères, ( qui signent J.-H. Rosny J. est-il l’aîné et H. le cadet ?), cultivent avec persistance le roman préhistorique :
M. La Jeunesse, le dernier venu de la critique, caractérise assez exactement leur manière en disant qu’ils font « du Jules Verne avec du cœur, du sentiment et de l’écriture ». M. Gustave Geffroy enfin est un critique d’art désigné d’ores et déjà pour les fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie nouvelle.
Leur âge ?- M. Alphonse Daudet est né en 1840, M. Mirbeau en 1850, M. Margueritte en 1860… et les autres dans l’intervalle.
Article extrait du journal « L’Illustration du 1 août 1896 » avec en page de garde une gravure Les huit de l’Académie Goncourt.
mardi 29 avril 2008
Timbre 1953
En 1953, les Postes de Monaco ont sorti 2 timbres

avec les célèbres doigts de l'Ex-libris des frères Goncourt sur un manuscrit du journal inédit des frères Goncourt.
http://www.timbroscope.com/collections/monaco/Collection_de_timbres_de_monaco_files/392_-__Journal_in_dit__des_fr_res_Goncourt_-_vert_-_5f__1953_-3682.html
et
dimanche 20 avril 2008
Recette de Cuisine

GONCOURS Apocryphe ou Galéjade

Le 21 août 1921, au lendemain du jour où le quotidien Bonsoir avait publié, à la cinquième colonne de sa première page, une note contenant ces simples mots : Bonsoir donnera très prochainement à ses lecteurs la primeur d’un curieux document qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.
Le directeur du journal, M Jean Piot, recevait la lettre suivante qui, chose digne de remarque, était datée de l’avant-veille :
Mon cher ami,
Bonsoir annonce ce soir la publication d’un document « qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.» Tout le monde a compris qu’il s’agissait du journal inédit des frères Goncours. Un journal hebdomadaire s’est empressé de publier aussitôt de prétendus extraits de ce journal, en insinuant que, « fidèle à mon habitude, j’avais puisé à tour de bras dans ce manuscrit ».
C’est la vérité ; mais la vérité également est que tous les extraits publiés par votre hebdomadaire confrère, à l’exception de celui de « Pour Don Carlos », sont controuvés.
Seul, Bonsoir, à qui j’en ai réservé la communication est à même d’assurer la publication du document authentique. Je me charge de faire connaître à qui de droit et au moment voulu les circonstances qui m’ont mis en possession de ces papiers autographes.
Croyez, mon cher ami, etc.,
M.Jean Piot faisait suivre cette lettre de quelques commentaires :
« Le jeune et déjà célèbre pilleur d’épaves- et qui s’en vante – avait bien voulu, en effet, me confier pour les lecteurs de Bonsoir le précieux manuscrit qu’il avait entre les mains – et je ne vous dirai pas plus que lui (d’abord par discrétion et ensuite parce que je ne le sais pas) comment il est parvenu.
- Mais ce texte, objectez vous septiques – est-il authentique ?

- Il ne peut y avoir de doute. S’il ne l’était pas, c’est donc que Pierre Benoit l’aurait écrit lui-même, que ce serait une œuvre originale de lui : hypothèse qu’aucun de ses ennemis ne saurait admettre. Et puis, tous ceux qui ont lu ce qu’on connaît déjà du journal retrouveront dans le manuscrit que nous allons publier toutes les qualités et tous les défauts, toutes les idées et toutes les manies, tout l’esprit en un mot du dernier des Goncours. Il y a des empreintes indélébiles et des marques auxquelles on se trompe point. »
Le 23 août et pendant huit jours, Bonsoir donnait des extraits choisis du texte que nous publions aujourd’hui in extenso et en l’accompagnant de différentes notes en bas de page qui l’authentifient de façon indiscutable.
Comment Pierre Benoit s’était-il procuré le véritable manuscrit du journal des Goncours ?
Il a avoué à M.Jean Piot, lequel a connu l’auteur du Lac Salé, en 1911, à l’Ecole normale et est pour ainsi dire l’unique confident de ses plus secrètes, disons même de ses plus rocambolesques pensées, - il a avoué qu’il avait réussi à mettre la main, à la bibliothèque, sur le véritable manuscrit du journal des goncours en y substituant un manuscrit apocryphe autour duquel un certain nombre de journaux, mal renseignés, ont mené grand bruit, croyant qu’il s’agissait du texte authentique.
Nous ne saurions mieux faire que de reproduire le sagace commentaire de M. Jean Piot, et d’en adopter les conclusions :
« Nous avons eu d’abord quelque scrupule, pensant qu’il s’agissait d’une galéjade du jeune et célèbre écrivain. Mais la lecture, le doute n’était plus permis. Quand le soi–disant texte authentique verra le jour – s’il le voit ! – on s’apercevra immédiatement qu’il est beaucoup moins digne que celui-ci d’un des auteurs de Germinie Lacerteux – que par conséquent celui que nous publions vaut bien mieux que l’autre et peut seul être le texte exact. »
Cet ouvrage a été tiré à onze cents exemplaires tous numérotés (exemplaire N° 322)
Provenance JOURNAL DES GONCOURS MEMOIRES DE LA VIE LITTERAIRE PAR UN GROUPE D’INDISCRETS (Partie inédite) Année 1896 Editeurs LA RENAISSANCE DU LIVRE 78, Boulevard Saint-Michel PARIS ( pages 9 à 12)
samedi 19 avril 2008
Quelques Caricatures sur les Frères Goncourt

Caricature d'Edmond par Coll-Toc dans Les hommes d'aujourd'hui vers 1890
Les frères Goncourt caricaturés lors de la parution

de Manette Salomon
Caricature parue dans le Charivari du 21

juillet 1882
Première page du Grelot le 1 er juillet 1877 . La

légende précise: "Ou l'art de se faire 3000 livres de rente en démoralisant ses concitoyens".
Edmond et Jules( dans le médaillon). Caricature parue dans L'Eclipse du 21 mai 1876.

Edmond caricaturé par Nadar

Les deux frères caricaturés par Gill (détail 1867).







