Ma volonté est que mes dessins,mes estampes, mes bibelots, mes livres enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard béte du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteaux du commissaire priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles, soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts. EDMOND DE GONCOURT

Edmond et Jules

Edmond et Jules

Edmond de Goncourt par Nadar

Edmond de Goncourt par Nadar

dimanche 1 avril 2007

Biographie par Philippe BURTY




ULES DE GONCOURT était né à Paris le 17 décembre 1830.Il était petit-fils du député à l'assemblée nationale, J.-A. Huot de Goncourt .Il perdit , étant petit enfant, son père, brillant officier qui s'était largement dépensé dans les guerres de l'empire et la retraite de Russie . Sa mère alors se retira du monde , l'éleva avec des soins passionnés, veilla sur son éducation jusqu'à lui faire repasser chaque soir ses leçons en toutes les matières. Il fut un enfant adorablement vif, aimable et rose. Un frottis de pastel , qu'a conservé Edmond, nous le montre en frac de garde française, partant pour un bal costumé, le regard avivé par la foudre, le lampion sur l'oreille, la main sur la garde de l'épée, crâne et rebondi à dix ans comme un amour de Fragonard.Jules fit ses études au collège Bourbon, des études brillantes. En quatrième, il eut tout à la fois un deuxième prix de version latine , un deuxième prix de version grecque, un premier accessit d'histoire au grand concours.En 1848, sa mère s'éteignit doucement. Il quitta Bourbon.De ce moment commence avec Edmond , son frère plus âgé de huit ans, cette fraternité de toutes les heures, de tous les pas , de toutes les pensées, de tous les travaux, qu'un accident de voyage suspendit une seule fois pendant quarante-huit heures; fraternité qui les identifie tellement l'un à l'autre , qu'en citant des oeuvres littéraires exécutées et signées en commun, j'aurai peine à rompre le singulier, comme j'ai peine à ne pas écrire Jules et Edmond, en parlant de Jules seul.Edmond avait beaucoup travaillé l'archéologie pittoresque . Jules, en dehors des cours réglementaires du collège, avait passé ses heures de récréation, ses jours





VIEILLE MAISON, A MACON



de sortie à copier avec une étonnante application des caricatures du Punch et des lithographie de Gavarni. Ils prirent la résolution de livrer leur vie tout à l'art.En juin 1849, ils partirent de Bar-sur-Seine pour un long tour de France , le sac sur le dos : Jules si imberbe, si blanc, si mignon sous sa blouse blanche que, dans les auberges, des servantes le prirent pour une femme qui se faisait enlever. Ils traversèrent la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, à petites journées, par étapes capricieuses, s'arrêtant aux points de vue comme aux vieux monuments, saluant la belle nature française et causant avec le passé. En novembre 1849, ils arrivent à Marseille, s'embarquent pour Alger où ils passent quelques semaines délicieuses, vivant dans le quartier arabe cheminant de ruelles en bazars, couchant, les claires nuits, dans une barque, enivrés de la beauté du ciel, des accents de l'ombre et de la lumière, de l'originalité du paysage qui commence aux portes de la ville, "toqués" de l'Algérie à ce point qu'ils crurent ne revenir en France que pour arranger leur vie de façon à la finir en Afrique.Jules avait conservé quelques-uns de ses travaux de ce voyage : le dessin à la plume, fin comme une eau -forte de Célestin Nanteuil, des panneaux en bois d'une porte, dans l'église Saint-Thibaut, en Bourgogne ; le large pignon d'une maison du XVe siècle, à Mâcon , avec ses bois en saillie ; des stalles, des vitraux, des statues en marbre de l'église de Brou, études très-bien poursuivies de types de bourgeois et d'hommes d'armes ; des cabanes dans les environs de la Camargue avec réserve franche ou essuyage grumeleux des murs crépis et lavés à la chaux. Des aquarelles, datées d'Alger , rappellent , pour prendre un terme connu de comparaison, la manière de Tesson, qui opposait violemment le surchauffé des murailles à l' outremer du ciel.


LA PORTE BAB-AZOUN; A ALGER




J'ai noté une rue en escalier perçant un angle de maisons, avec un Juif qui porte au bout d'un bâton un énorme paquet ; un campement à la porte Bab-Azoun , des tentes se silhouettant sur un ciel d'une tonalité verdâtre ; des blancheurs de burnous, de couvertures de laine dans les ombres moites d'un bain public; une épouvantable négresse aux sclérotiques jaunes, aux dents blanches comme des amandes collées sur le dos brûlé d'un pavé de pain d'épice, et dont le pagne bleu rayé de blanc accuse l'obésité. Entre temps, dans le farniente du kief, on prenait aussi des notes écrites . Quelques-unes ont paru dans l'Eclair. Mais on sent que cet Alger a été croqué un peu en hâte et vu à travers l'Orient de Decamps.Paris calma vite d'exotisme . Jules s'installa rue Saint-Georges, au rez-de-chaussée. Sous un jour mauvais , durant tout l'hiver, Alger fut oublié. il repassa au net ses voyages, s'imposant des séances d'aquarelle de dix à douze heures.Au printemps de 1850 , une promenade en Suisse; puis un voyage en Belgique et un séjour à Sainte-Adresse. on se rappelle les terrains gris-mastic, les buissons vert-pâle, les nuages dos de tourterelle, que Hervier rompait tout à coup par le triangle d'azur d'une embellie, la marmotte rouge d'une paysanne , l'avant noir d'un chaland amarré au quai . les aquarelles de Jules, à ce moment, sont de cette famille. Le coup de lumière sur le pilier d'un pont à Bruges, gravé en regard de ces lignes, montre qu'il savait faire jouer l'effet. Une matinée à Sainte-Adresse,





UN PONT A BRUGES


avec la mer mourant au pied des falaises et le soleil à demi dégagé des brumes du larges, est d'une belle indication, mélancolique et résumée.Mais ce fut précisément au moment où il entrait en pleine possession de ses moyens de peintre qu'il délaissa la peinture.L'année 1851 se passa à la confection d'un livre qui parut le jour même du coup d'état, sous ce titre : En 18 .. Les deux derniers chiffres du millésime avait porté ombrage à la censure. C'est cependant un vrai livre d'artiste , comme l'avait été Mademoiselle de Maupin. Les paysages sont détaillés ainsi que les branches dans une études de Delaberge . Les noms des maîtres peintres et sculpteurs sont invoqués à






LA POISSONERIE, A ROME.


chaque page. Des critiques superbes qui " songent des rondeurs marbrines et provocantes " y conspuent " les hanches de grenouille , les muscles hottentots , les ressauts ravinés , marmiteuses " des modèles d'atelier . Parmi ces feuillets poussés au ton, débordant de sève, pleins aussi d'observations et lectures, on voit Jules, dèja ferré sur l'Art du XVIIIe siècle français, mettre " dix pièces de cinq francs sur un crayon de Boucher ". "Enfoncé paresseusement dans sa chauffeuse, les deux pieds posés sur le chambranle de la cheminée, lançant au plafond un épais nuage de fumée..." il vit déjà dans cet appartement délicieusement rococo où nous l'avons connu. Il a déjà une terre cuite de Clodion; ses deux cornets en biscuit de Sèvre, longs et fluets, où " des cornes enroulées de boucs à large barbe, descend sur l'ove du vase une guirlande de fleurs et de fruits, avec des châtaignes si piquantes de toutes leurs épines de porcelaine qu'elles sembles des châtaignes naturelles oubliées toutes une nuit dans une fontaine pétrifiante "; une bibliothèque miniature, de la première manière de Boule, enfermant des livres rares et des reliures précieuses ; sur les étagères, des porcelaines de la Saxe et des bols du Japon.Son incomparable collection de pastels de La Tour, de sanguines de Watteau,de crayons de Boucher, de croquades de Gabriel de Saint-Aubin, de lavis de Moreau, de gouaches de Lavreince, de bistres de Fragonard, se forma plus tard, pièce à pièce, au hasard des ventes, au petit bonheur des visites chez les marchands. Mais la note est déjà bien arrêtée, et nous avons là les Goncourt tout entiers.L'étude suivie de la peinture fut totalement interrompue ..Au mois Janvier 1852, le marquis de Villedeuil, leur cousin, fonda l’Eclair et leur proposa de collaborer. Là parut en articles la critique du Salon de 1852, qui après fut publiée en plaquette.Mais je n'ai point, à mon regret, à suivre Jules dans la série de ses travaux critiques, historiques ou littéraires. Je le reprends en novembre 1855, au moment de son départ pour son premier voyage en ltalie.J'ai dans les mains son carnet de croquis et de notes, où notes et croquis s'emmêlent confusément avec ceux d'Edmond, comme la laine et la soie de deux sœurs qui travaillent à la même tapisserie. Il me faudrait en transcrire les deux tiers, car l'Art y tient la plus large place. Ce sont des visites dans les musées, des repos dans les bibliothèques, des stations dans les églises des arrêts sur les places, des échappée dans la campagne, des soirées dans le monde, dans les spectacles, au bal, des promenades nocturnes dans les rues. Tout est interrogé, noté: le paysage, les habits, le patois, les attitudes, les mœurs, la couleur des maisons et celle des yeux des femmes, le rire des foules et la douleur des malades, les raisons visibles Et tangibles de l’œuvre des peintres et des sculpteurs des siècles passés. Ils voulaient faire de ce Voyage un livre de prose poétique intitulé l’Italie la nuit.Un seul fragment leur parut à eux-même trop lyrique, et plus tard ils brûlèrent tout le cahier des mises au net. Nous en donnerons une idée plus complète en détachant du volume Idées et Sensations ces paragraphes qui témoignent d’un sens critique profond et tout moderne. Les voyageurs ont passé par Genève, le Simplon, les lacs, Milan, Parme, Brescia, Vérone, Venise, Padoue, Mantoue, Modène, Bologne. Ils sont à Florence. " que d’heures aux Uffizi à regarder les Primitifs ! à regarder ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d'innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d'ange et de serpent coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceurs pointues du menton, ce roux ardent des cheveux où le pinceau effile des lumières d’or , ces pâles couleurs de teints fleuris à I'ombre, ces demi-teinte doucement ombrées de vert et comme baignées d'une transparence d 'eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des lumières de cire; tout ce musée de virginales physionomies maladive qui montre, sous la naïveté d 'un art, la Nativité d 'une grâce! S'abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de I'idéal, c'est un charme qui vous reprend tous les jours et qui vous ramène devant ces robes bleues ou roses, des robes de ciel. Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d'œuvre mûrs n'enfoncent pas en vous un si profond souvenir de figures: seules, ces femmes peintes des Primitifs s'attachent à vous comme la vivante mémoire d'êtres rencontrés dans la vie; elles vous reviennent comme une tête de morte que vous auriez vue, éclairée et dorée, au matin, par la flamme mourante d'un cierge. " Et encore cette remarque originale: "Dans les tableaux italiens, l'écartement des yeux dans les têtes marque l'âge de la peinture. De Cimabué à la Renaissance, les yeux vont, de maître en maître, en s'éloignant du nez, quittent le caractère du rapprochement byzantin, regagnent les tempes, et finissent par revenir chez le Corrège et chez André del Sarte, à la place où les plaçaient l'Art et la Beauté antique. « Enfin, après avoir étudié toute I'ltalie, ses fresques, ses dessins, ses peintures dans les cloîtres, les chapelles, les musées, les palais, Jules a écrit ceci à propos de l'École romaine : " Raphaël a créé le type classique de la Vierge par la perfection de la beauté vulgaire, par le contraire absolu de la beauté que le Vinci chercha dans I'exquisité du type et la rareté de l'expression. Il lui a attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté raide, une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu'elles réalisent, c'est le programme que le gros public des fidèles se fait de la Mère de Dieu. Par là, elle resteront éternellement populaires; elles demeureront, d e la Vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus Générale, la plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au goût d’art de la piété. La Vierge à la chaise sera toujours I'académie de la divinité de la femme. "J'ai dit qu'il me faudrait transcrire une bonne partie des feuillets de ce Voyage ; il m'eût fallu aussi faire reproduire une bonne partie des croquis et des aquarelles. Jules, précisément parce qu'il ne cherchait plus que l'esprit des choses, et parce qu'un certain travail inconscient d'incubation critique lui faisait, au premier coup, sentir quels détails étaient à éliminer, avait atteint l'apogée de son talent. Je ne citerai que cette façade rose du Palais ducal , avec les deux colonnes en marbre gris, qui va jusqu'au pont della Paglia; les touristes qui font foule sur le quai donnent à cette Venise son double accent actuel et spectral-. La Poissonnerie à. Rome: La portion de muraille à gauche, en briques brunes, comme la voûte : à droite, les deux colonnes et la portion du fronton en marbre ; les tables gluantes sur lesquelles palpite et se raidit le poisson, sont traitées avec une franchise lumineuse que I'on ne retrouvera que dans l’œuvre de Henri Regnault. La Fromagerie, près de Milan avec les ustensiles pour fabriquer le parmesan : la grande bassine en cuivre rouge, les seaux, les linges, les écuelles, le bâton pour agiter le lait sont attaqués avec la fermeté qu'apportait Decamps dans le rendu des accessoires ; l 'effet du jour filtrant, au fond, entre les lames de bois, est d'une finesse exquise. Il connaissait toutes les ficelles du métier, les essuyages, les frottis, les grattages, les lavages à grandes eaux, les salissures, au crayon lithographique. J'ai de lui un dessin très-énergique, I'escalier dans la rue de la Vieille-Lanterne, à la rampe duquel Gérard de Nerval vint une nuit se pendre. Jules a étonnamment rendu l'épiderme rugueux des murailles dans les ruelles du vieux Paris et leur robuste sénilité, en reprenant avec un roseau trempé dans du bistre, par-dessus un ton général de reflet









UNE FROMAGERIE A MILAN




gris et éteint, les arêtes des plans qui cachent en quelque sorte le squelette de la construction.Dans les dessins de figure (je ne parle pas de ses nombreuses notes de mouvement ou d'expression, d'après Michel-Ange, les Noces aldobrandines, Lucca della Robbia, des fontaines, des marbres antiques ou des objets de la Renaissance) il faut isoler un excellent profil de Polichinelle du théâtre de San Carlino, vêtu tout de blanc , avec un demi-masque noir sur le haut du visage: puis le Stenterello. du théâtre Léopoldo-Augusto Barjiacchi, à Florence: " Un Stenterello vieux et maigre nerveux, avec un jeu rajeuni, fiévreux, alerte ; les bras maigres. les doigts rétractés, jouant beaucoup des mains et du masque; comique un peu triste, mais comédien savant, rompu au métier; un comique original et tout Florentin qui ne rit pas et qui se dépense tout en mimes, en grimaces, en éclats de voix sourds, en une volubilité de gestes et une contorsion de corps qui arrachent le rire, chante pendant I'entr'acte des espèces de complaintes drôlatiques sur des airs pleurards d'église.. ."Cet autre est Lorenzo Cannelli, du théâtre in Borgognissanti, un des successeurs d' Amato Ricci, » gros gaillard, grosse voix, gros entrain et gros rire, gros et bon comédien " .La figure placée en guise de lettre ornée J en tête de ces lignes est un croquis pris à Venise, au Musée Correr, dans un dessin de Longhi : « Oh ! le Janus étrange et charmant ! il avait rejeté son masque contre son oreille, et montrait côte à côte le profil d’un satyre, la face d'un Apollon... »Jules retourna une seconde fois en ltalie, à Rome, en 1866, pour parfaire les Etudes préparatoires de son pathétique roman, Madame Gervaisais. Mais déjà il était souffrant, et je ne pense pas qu'il y ait dessiné ou peint.Nous retrouvons encore dans le bien petit tas de dessins qu’il n’avait pas déchirés ou brûlés, le cadavre de Kokoli , un ouistiti qu’il aimait beaucoup sous le nom de Vermillon, est un comparse important dans Manette Salomon. Les dessous, établis à la plume et à la sanguine, sont délicatement rehaussés de tons bruns et de gris. - Puis une étude de la Fosse commune, pour Germinie Lacerteux, dans le cimetière Montmartre : deux alignements de croix noires, de maigres balustrades entourant quelques pierres ; au-dessus des murs, des toits, un réverbère, les moulins; un ciel gris et des allées blanches de neige que tachentseules la terre rejetée et la fosse béante.Là où s'arrête l’œuvre peint de Jules commence son œuvre gravé.L'idée de graver à l'eau-forte lui vint du projet d'un « Paris historique auXVIII siècle » fait de dessins du temps qu'ils possédaient ou qu'ils avaient notés dans des collections. Ce commentaire de leurs publications historiques, les Portraits intimes, les Maîtresses de Louis XV, l'Histoire de la Société, française pendant la Révolution et sous le Directoire, devait donner, d'après des documents certains, des intérieurs d'artistes, des monuments disparus, et aussi le mouvement des foules et des portraits de gens intéressants. Jules s 'essaya dans un profil de Gabriel de Saint-Aubin. Il n'avait sur le procédé que de vagues données. Un ami fit mordre tant bien que mal. Il s'apprit le reste tout seul. L'eau-forte en resta 1à. Il n'y revint que quand il eut résolu cette série de biographies d'artistes qui constitue les livraisons de l'Art du XVIII siècle, biographies qu'il comptait illustrer d'année en année, comme délassement ses travaux purement littéraires. Au milieu de ces reproductions d'après des originaux qui le passionnaient, il fit quelques études d'après la nature. Telle cette Salle d'armes que nous publions, ce qui nous dispense d’en faire ressortir hardiesse d'allures, I'action moderne, le jet de dessin, le fini dans certains accessoires. Telle aussi une Salle de ventes, à l'hôtel Drouot, dont malheureusement l' oxyde a rongé le cuivre. La conduite des travaux s'y montrait violente et hâtive, mais l'effet était bien entendu, et, nous répétons le mot à dessein, rien n'était plus « moderne « que la foule penchée sur I'estampe promenée par le crieur, la somnolence ou la causerie des habitués du lieu, la pose de l'expert, du commissaire-priseur. Cela tient bien, par l'étude sincère, à l'école de Gabriel de Saint-Aubin. Jules a fait dire à son Coriolis, dans Manette Salomon, combien l'obsession de I'Eau-forte est complète.« L'eau-forte I'empoignait avec son intérêt, son absorption passionnée, l'oubli quelle lui donnait de tout, du repas, du cigare. Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures, I'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées.« Au bout de cela, la morsure, ce travail de I'acide qui, selon le degré, la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, faire ou défaire son caractère,creuser ou émousser son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les changements du cuivre, les pâlissements, les bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et, d'un pas affairé, il se dépêchaitd'arriver tout en haut de la rue Saint-Jacques... »Ce « tout en haut de la rue Saint-Jacques » , c'était l‘imprimerie d'AugusteDelâtre, le premier en date et l’incomparable imprimeur d'épreuves d'essai, d'épreuves d'artiste.« Là, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendresur des ficelles des langes de laine pour I'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de I'atelier, ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d 'un coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant sous le rouleau, tournant la roue et la retournant. Il était tout entier ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des mains de I'ouvrier. «Tel est, en effet, l'état dans lequel I'Eau-forte et ses drames jettent les amateurs qui s'y essayent. Mais Jules était un artiste, et c'est ce qui le fit triompher de ces fatigues, de ces désillusions qui en sont plus tard les douleurs et les joies secrètes. Il avait la force d’application et la force d'intuition. Le « métier « peut produire, dans la gravure, des résultats surprenants. Il ne peut que venir en aide au développement de ces qualités instinctives, le choix des travaux et le sentiment de la morsure. Jules faisait, comme tout le monde, des « états « , c'est-à-dire que, malgré les soins apportés au premier travail, il lui fallait revenir pour donner la force ou l'harmonie suprême, réparer les manques, accentuer le caractère et I'effet. Mais surtout il voyait, il sentait juste. Son habileté devint curieuse. Il n'est pas possible d 'imaginer une traduction plus franche des pastels de La Tour: cette solide mise en place des traits, ces pupilles noires, ces plans carrés, vous mettent sous les yeux les physionomies qui pensent et vivent sous les frottis et les reprises des crayons du maître.Pour les Prudhon, au contraire, il procédait par petits points qui, plus ou moins pressés, donnent un modelé très-doux, et qui n'ont rien de ce glacial alignement parallélique des travaux obtenus à la roulette d'acier. Nous ne pouvons que






LA RUE DE LA VIEILLE LANTERNE, A PARIS







renvoyer aux livraisons d e l'Art du XVIII siècle, et, dans ces livraisons, au profil Marie-Louise, dont les chairs et les frisons sous le diadème sont des merveilles souplesse et de grâce savante.Ces travaux n'étaient pas sans le fatiguer beaucoup. Quoiqu'il sût à fond les styles divers de ces maîtres qu'il avait entrepris de faire connaître, par leurs plus beaux dessins, avec un courage dont on n'a plus I'idée aujourd'hui que la réaction du goût a réhabilité largement la grande École du XVIII siècle, Jules s'énervait et s'irritait quand il lui fallait dessiner, prendre un calque, reporter ce calque sur le cuivre, attaquer le vernis, faire mordre, parfois « rater une eau-forte avec caractère », ainsi qu'il m'écrivait un jour. Il eût désiré des travaux plus larges. Il se promettait toujours une grande planche d'après le Bœuf de Rembrandt, cette furieuse ébauche aux tons si francs et si fins. Il ne I'a point faite. A peine a-t-il conduit à moitié une série, affectionnée par-dessus tout, qu'il avait entreprise d'après des croquis et des dessins de Gavarni.Au moment de la fondation de l'Eclair, un dîner avait réuni les deux frèresAvec Gavarni. De ce soir-là, par la causerie et le sentiment, entre eux qui débutaient et Gavarni dont le talent, I'esprit plutôt, subissait une transformation complète, s'établit une liaison quel a mort seule rompit. Ils ont montré, dans un livre, Gavarni,l'Homme e t I'œuvre, qu'Edmond a eu la douleur de publier seul, quelle admiration profonde et raisonnée I'artiste leur inspirait. Jules, dans ses eaux-fortes, a témoigné aussi de la pénétration qu'il avait acquise de ce talent humoristique et moderne. La dernière fois que sa main, déjà tremblante, a promené une pointe sur un cuivre, ce fut pour reproduire un type de son maître d'élection, un figurant, un pauvre diable osseux qui repasse les quatre mots qu'il va adresser à « son seigneur » .Gavarni a tracé le portrait de ses jeunes amis, vers 1853, en tête de la sériedes Messieurs du feuilleton, dans Masques et Visages. Assis aux fauteuils d'orchestre, I'un, un peu renversé dans une pose fatiguée, suit la scène d'un sourire sceptique ; le second, plus coquet, le lorgnon dans I’œil, penché en avant, a le regard vif et la bouche sérieuse. C'est là l'enveloppe. Gavarni a fixé par un jeu de mot et de crayon charmant I'idée qu'il se faut faire de I'intimité des deux frères. Il leur avait dessiné, pour marque de bibliothèque, pour ex-libris, les deux doigts d'une main qui tient un style terminé en G se posant sur un papier qui porte les initiales E. J.Le 20 juin 1870, à Auteuil, Jules-Alfred de Goncourt s'éteignit après une agonie qui avait duré deux jours. Il succombait à une lente maladie nerveuse qu’avaient dû déterminer des travaux continus et complexes d'historien, de romancier et d’artiste. Ceux qui I'ont vu étendu sur son lit de mort n'oublient point la douloureuse fixité, le reproche cruel de ses grands yeux. Nul, en effet, n'avait plus de droits de s'étonner d'un arrêt aussi brusque que ce jeune et courageux travailleur, ce brave cœur, ce brillant artiste.


Philippe Burty.



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