Ma volonté est que mes dessins,mes estampes, mes bibelots, mes livres enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard béte du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteaux du commissaire priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles, soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts. EDMOND DE GONCOURT

Edmond et Jules

Edmond et Jules

Edmond de Goncourt par Nadar

Edmond de Goncourt par Nadar

dimanche 2 septembre 2007

Le Centenaire d'Edmond de Goncourt "Les Annales 1922 "






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LA JEUNESSE DES GONCOURT

Racontée par Edmond




C'est en 1822 que je suis né. J'appartiens à une vieille famille militaire établie , de date immémoriale, en Lorraine , dans la région de Bassigny-en-Barrois , que mon grand-père , Jean-Antoine Huot de Goncourt, a représentée, en 1789, aux États Généraux , puis à l'Assemblée Constituante. Mon père était un de ces rudes soldats qui ont fait le tour , avec Napoléon I er , de l'Europe . Porté à l'ordre du jour, en Italie, pour actions d'éclat blessé à la tête d'un coup de sabre, il s'était cassé , le lendemain de la Moskova, l'épaule droite , dans une reconnaissance . Il ne sortit guère de son lit que pour aller, à Waterloo, prendre part à une lutte héroïque , mais vaine .La défaite mit fin à sa carrière militaire. Quand il prit sa retraite, il était chef d'escadron de cavalerie , officier de la la Légion d'honneur , et il avait vingt-six ans.

A Nancy , où il s'était retiré tout d'abord , il prit femme .La naissance de son fils aîné ne l'y fixa point .Il vint , en 1823 , se fixer à Paris , où mon frère, huit ans après moi, devait naître, en décembre 1830 .

Nous perdimes, en 1834, notre père, qui ne s'était jamais bien remis de ses blessures . Restée veuve avec deux enfants, ma mère vécut à l'écart pour se consacrer à l'éducation de ses fils , du second surtout ,qui ne la quitta guère que pour aller, comme externe , au collège Bourbon , aujourd'hui lycée Condorcet , où moi-même j'avais commencé mes études.

Tandis que mon frère entrait à Bourbon , je passais à Henri IV . J'y fus un élève médiocre, en Histoire excepté .Le père Duruy, que j'avais pour professeur, m'avait communiqué le feu sacré . Dès ce moment, je me livrai à des recherches qui devinrent bientôt passionnées, auxquelles, il est vrai, un moment , le goût de la peinture fit tort , mais que je repris , une fois que ma gourme fut jetée , avec le même enthousiasme .

Il fallut, à ma sortie du collège , faire choix d'une carrière. Je ne balançais pas , pour ma part . J'avais soif d'entrer dans la vie artistique, mais ma mère n'entendait pas de cette oreille, et elle choisit pour moi les finances. J'eus beau résister, rien n'y fit : on m'enrôla , bon gré, mal gré , parmi les surnuméraires sans nombre qui du matin au soir, au Trésor, compulsent des paperasses hérissées de grimoires hideux . Des années, j' alignai des colonnes de chiffres, j'additionnai, je divisai avec rage. L'exaspération fut telle , un moment que je songeai sérieusement au suicide .

J'eus le chagrin , en 1848, de perdre ma mère. Mon frère finissait, à ce moment, ses études, qui avaient été contrairement aux miennes, très brillantes.A lui comme à moi , dans ces temps troublés, le séjour de Paris ne disait rien: nous le quittâmes. Sac au dos, à pied, nous partimes pour explorer la France en touristes.Nous primes par la Bourgogne, le Lyonnais , la Provence, nous arrêtant, chaque fois qu'un site nous plaisait pour le fixer par un léger coup de crayon , voire par une aquarelle. A ce genre de reproductions, mon frère excellait: il maniait avec une adresse infinie le pinceau et, s'il ne l'avait mis de côté pour la plume, eût été un artiste aussi délicat, aussi fin que prime-sautier Il a laissé , d'ailleurs, des morceaux, aquarelles , sépias et eaux-fortes, dont tous les connaisseurs se délectent.

Un voyage ainsi entrepris, par deux êtres étroitement unis , pareils de goût et d'humeur , ne pouvait être que charmant : il le fut. Un incident comique l'égaya. Mon frère n'avait pas un poil de barbe au menton , pas le plus léger soupçon de moustache à la lèvre. Très joli , très mince , très fluet, il avait je ne sais quelle allure féminine qui , maintes fois , au cours du trajet , fit voir en lui une vraie femme. Une légende se forma, qui nous suivit de ville en ville . J'avais enlevé à Paris une jeune fille; pour dépister les soupçons, je l'avais habillée en homme , et c'était un voyage d'amoureux que nous faisions .

En Provence, nous trouvâmes si proches l'Algérie que l'envie nous prit de la connaitre . Nous nous enbarquâmes, nous y passâmes en zigzag quelques semaines, crayonnant, aquarellant plus que jamais, et, le soir venu, notant en marge du croquis tout ce qui nous avait frappés en même temps. C'est par là que nous avons fait notre apprentissage d'écrivain ; notre instinct du pittoresque s'est éveillé, notre sens littéraire s'est formé au contact de la nature.



Propos recueillis par THIEBAULT-SISSON







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