Ma volonté est que mes dessins,mes estampes, mes bibelots, mes livres enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard béte du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteaux du commissaire priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles, soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts. EDMOND DE GONCOURT

Edmond et Jules

Edmond et Jules

Edmond de Goncourt par Nadar

Edmond de Goncourt par Nadar

mercredi 2 janvier 2008

CHEZ GONCOURT

Ce n'est pas dans les salles où sont exposées en ce moment les principales pièces de la collection de dessins du dix-huitième siècle , d'estampes japonaises et d'objets d'Extrême-Orient qu'avaient réunie les Goncourt, que je veux aujourd'hui aller rendre visite au souvenir de celui des deux frères qu'il m'a été donné de connaître et qui fut l'une des plus vives admirations de ma jeunesse. C'est vers la petite maison d'Auteuil que je m'achemine en pensée et je la retrouve dans ma mémoire telle qu'elle était au temps où Edmond de Goncourt y accueillait les hôtes de « son grenier » venus rendre hommage à la glorieuse vieillesse de l'illustre écrivain qui jouissait alors dans les Lettres françaises d'un prestige considérable et y exerçait une maîtrise reconnue.Depuis cette époque, la gloire des Goncourt a subi quelques atteintes et leur oeuvre fraternelle a encouru certaines critiques qui, dans leur entreprise de" mise au point ", n'étaient pas sans comporter une part d'injustice. Certes on ne contestait pas l'originalité de leur talent de romanciers et ils conservaient une place importante dans l'histoire de la littérature romanesque et en particulier de l'école naturaliste . Germinie Lacerteux, Manette Salomon demeuraient des livres capitaux, mais leur « écriture » soulevait des objections. On lui reprochait ce qu’elle avait de pénible et de rocailleux, ses bizarreries, ses incorrections, ses « tics », sa syntaxe gauche, son vocabulaire hasardeux. L’œuvre historique des auteurs des maîtresses de Louis XV était également en discrédit, si leurs études sur l’art au dix-huitième siècle avaient mieux résisté. Néanmoins, malgré cette offensive et cette éclipse la gloire des Goncourt est encore de bon aloi et vivante en ses parties saines, si elle n’est plus tout à fait ce qu’elle était au temps où nous franchissions avec émotion et respect le seuil du petit hôtel dont Edmond de Goncourt, en sa Maison d’un Artiste , avait décrit patiemment et amoureusement les merveilles qu’y avait rassemblées sa passion de collectionneur.

Ce fut, je crois bien, dans l’été de l’année 1892 que j’y fus admis pour la première fois. C’était alors, pour un jeune homme, débutant dans les Lettres, un grand honneur que « d’aller chez les Goncourt », surtout quand ce jeune homme et ce débutant n’était pas romancier , qu’il n’était pas affilié à l’équipe naturaliste et que, de plus, il avait le tort de pouvoir être qualifié de poète et même de poète symboliste. On sait qu’en effet Edmond de Goncourt ne tenait qu’en médiocre estime la Poésie, mais les poètes ne lui en voulaient pas trop de ce dédain et ne lui marchandaient pas leur admiration. En vérité Edmond de Goncourt ne m’avait pas tenu rigueur d’être au services des Muses. Je l’avais rencontré à un déjeuner chez Jean Lorrain, son voisin d’Auteuil, et il m’avait aimablement invité à venir le voir un dimanche.

Aussi fut-ce un dimanche que je sonnai à la porte du 67, boulevard Montmorency et que je gravis les deux étages de l’escalier qui conduisait au fameux « grenier ». J’y pris la place modeste que me conseillait ma qualité de « nouveau ». Elle me permit de me réfugier dans un respectueux silence, moins attentif aux conversations qui se tenaient des uns aux autres qu’aux propos par lesquels Edmond de Goncourt y intervenait. Ces propos étaient brefs et précis, car Edmond de Goncourt n’était pas un « causeur » . Tantôt il relatait un fait curieux, présentait quelque observation aiguë ; tantôt il exprimait quelque remarque ingénieuse ou une opinion originale, mais ce qu’il disait m’intéressait moins que lui-même et je considérais, avec toute la ferveur de ma jeune admiration, son beau visage aux yeux noirs et vifs, aux larges méplats, et cette élégante moustache blanche et la blancheur de cette souple chevelure argentée. Edmond de Goncourt avait grand air .

Sans devenir un assidu du « grenier » j’y reviens néanmoins assez souvent, mais c’était le mercredi que j’allais de préférence rendre mes devoirs au maître d’Auteuil. Ce jour-là , on avait la chance de le trouver seul dans son cabinet de travail, assis devant cette table où il rédigeait les notes de son fameux Journal dans lequel, parmi tant de précieuse pages, il a laissé trop souvent des marques d’une préoccupation de soi, un peu sénile et aussi des preuves de sa crédulité aux racontars dont il se faisait le scribe scrupuleux . il y avait en Goncourt des égoïsme de vieux garçon et des vanités de vieil homme de lettres, mais il était assez facile de le détourner de ces parties les moins attrayantes de lui-même en éveillant en lui le collectionneur avisé et l’amateur passionné. C’est de ce Goncourt-là, du Goncourt des mercredis que j’ai gardé le meilleur souvenir.

C’était un grand plaisir de l’entendre parler de l’art du dix-huitième siècle et de l’art japonais. De l’un et de l’autre il goûtait profondément les délicatesses et les subtilités, et il aimait faire partager ses admirations. Alors, de quelque carton il tirait un dessin ou une estampe ; d’une vitrine, un bronze ou un laque, un charmant brimborion ou une charmante babiole qu’il maniait de ses doigts précautionneux ou palpait de sa belle main nerveuse. Il contait avec des détails amusants ou pittoresques les circonstances de la trouvaille qui l’avait rendu possesseur de telle estampe d’Outamaro, de tel album d’Hokusaï, de tel crayon de Fragonard, de telle sanguine de Boucher, et comment il avait découvert à quelque étalage en plein vent ou dans quelque boutique de bouquiniste cette gouache de Moreau le jeune ou cette « préparation » de la Tour.
Ses plus beaux dessins du dix-huitième siècle, Edmond de Goncourt en avait orné les murs de son salon du rez-de-chaussée. Il me semble les revoir dans cette grande pièce claire, avenante avec son beau meuble de tapisserie, et qui donnait sur l’étroit jardin au fond duquel, adossé à un treillage où montait les roses grimpantes, un dauphin de faïence blanche se contournait au-dessus d’un monticule de rocaille. Des arbustes rares y mêlaient leurs feuillages métalliques et vernissés. Edmond de Goncourt se promenait volontiers dans ce modeste domaine rustique. Je l’y ai suivi plus d’une fois. Son pas lourd faisait grincer le gravier et la marche faisait osciller son grand corps paresseux . Je conserve précieusement une petite photographie représentant Edmond de Goncourt sur le perron qui, par quelques degrés, donnait accès au jardin. Coiffé d’un feutre, au cou un foulard de soie blanche qu’il y enroulait d’habitude, il est debout à coté d’un visiteur dans lequel je reconnais, non sans mélancolie, sous le chapeau de haute forme en usage à la fin du siècle dernier, le signataire de ces lignes où j’ai tenté d’évoquer le souvenir du vieux gentilhomme de lettres et de son aimable accueil au jeune admirateur d’antan qui a conservé, en dépit de la mode dénigrante d’aujourd’hui, son admiration de jadis pour les romanciers, les historiens et les critiques d’art de haute valeur que furent quoi qu’on dise, Jules et Edmond de Goncourt.

Henri de Régnier
De l’Académie française
article de presse du 19 juin 1933 du figaro ( sous toute réserve)

1 commentaire:

  1. L'exposition que nous parle Henri de Régnier n'est autre que l'exposition Goncourt en 1933.



    CATALOGUE DE L'EXPOSITION GONCOURT LORS DU 75 ème ANNIVERSAIRE DE LA FONDATION DE LA GAZETTE DES BEAUX-ARTS de 1933
    Organisée par la Gazette des beaux-Arts sous le Haut Patronage de M. le Ministre de l'Education Nationale et de l'Académie Goncourt au profit des Oeuvres de Secours des Travailleurs Intellectuels (Cercle Ronsard)

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