Ma volonté est que mes dessins,mes estampes, mes bibelots, mes livres enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard béte du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteaux du commissaire priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles, soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts. EDMOND DE GONCOURT

Edmond et Jules

Edmond et Jules

Edmond de Goncourt par Nadar

Edmond de Goncourt par Nadar

jeudi 26 juin 2008

L'amour au XVIIIe Siècle

La princesse Louise de Condé, à la suite d'une chute où elle s'était démis la rotule, se trouve aux eaux de Bourbon-l'Archambault, en 1786. La vie des eaux alors suspendait les exigences de l'étiquette et des présentations, et la princesse, qui avait vingt-sept ans, cause, déjeune, se promène avec les baigneurs qui lui agréent. Parmi les hommes qui lui offrent le bras et guident sa marche mal assurée, à travers la pierraille des vignes, se rencontre un jeune homme de vingt et un ans. Une phrase, que la princesse laisse un jour, tomber sur l'ennui des grandeurs, amène l'intimité entre causeurs, et au bout de trois jours l'intimité est de l'amour.





La saison finie, on se sépare. La princesse écrit. Elle écrit des lettres toutes pleines de gentillesses de coeur presque enfantines, mêlées à des tendresses mystiques de style qui semblent mettre la dévotion de l'amour dans sa correspondance. A chaque page, elle se plaint de ce grand monde " qui l'empêche de penser tout à son aise à ce qu'elle aime". A chaque page elle répète à l'homme aimé :"Vous êtes toujours avec moi, vous ne me quittez pas un instant". Ici, elle se refuse à lire Werther, qui lui prendrait son intérêt, " tout son intérêt étant pour son ami, tout son coeur, toute son âme ". Là, elle se fâche presque d'être trouvée jolie, "voulant qu'il n'y ait que son ami qui aime sa figure ".





Et toujours au milieu des fêtes de Chantilly et de Fontainebleau le ressouvenir d'Archambault revient dans ce refrain :"Oh ! les petites maisons des vignes !"


Aimer à distance; aimer un homme qu'elle n'a guère l'espérance de rencontrer plus de trois ou quatre fois dans tous le cours de l'année, et encore sous les regards d'un salon; aimer de cet amour désintéressé qui se repaît de souvenirs et de la lecture de quelques lettres : cela suffit à cette nature de pur amour qui écrit : "je sens mon coeur qui aime, cela fait un bonheur, je me livre à ce bonheur. " Et la femme n'est-elle pas tout entière dans ce portrait tracé d'elle-même au milieu d'une autre lettre : " Je suis bonne et mon coeur sait bien aimer, voilà tout ."?





Chez ce fier sang des Condé, c'est un phénomène curieux que l'humilité de cette princesse dans l'amour, la belle et volontaire immolation qu'elle fait de son rang et de sa grandeur, l'étonnante abnégation avec laquelle elle remet son bonheur aux mains de ce petit officier, lui disant :" Mon ami, le bonheur de votre bonne est entre vos mains, c'est de vous qu'il dépend à présent ; l'instant où vous ne voudrez pas qu'elle jouisse la précipitera dans un abîme de douleur. " Il y a dans ces lettres un adorable art féminin pour s'abaisser, se diminuer, se faire, pour ainsi dire, toute petite, pour hausser l'homme aimé jusqu'à la princesse .


Deux mois et demi il dure, mouillé de larmes heureuses, ce candide rabâchage du " je vous aime ", où la femme ne cherche à faire montre ni l'intelligence, ni d'esprit, mais bien seulement de son coeur. Elle laisse échapper de sa pensée réfléchie, que par hasard et comme à son insu, une page comme celle-ci :"... Nous, mon ami, nous naissons faibles, nous avons besoin d'appui ; notre éducation ne tend qu'à nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le serons toujours. Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes destinées à porter le joug ; celui qu'on impose à nos coeurs paraît doux : d'ailleurs peu de sujets de distraction ; contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements, par les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de libres que nos sentiments ; encore sommes-nous obligées de les renfermer en nous-mêmes : tout cela fait que nous nous attachons, je crois, plus fortement ou du moins plus constamment."





Le sentiment éprouvé par Mlle de Condé est un sentiment si vrai, si sincère, si profond, si pur, si extraordinaire dans la corruption du siècle, que ceux de sa famille qui l'ont percé sous les troubles, les faciles rougeurs, les absorptions de l'amoureuse, tout Condé qu'ils sont, en ont, au fond d'eux-mêmes, une secrète compassion.



Un jour, son frère le duc de Bourbon, s'approchait d'elle, la fixait quelques temps, lui serrait les mains et l'embrassait avec des yeux rouges, la plaignait délicatement, sans paroles, avec son émotion . Le prince de Condé lui-même, malgré l'affectueuse guerre faite d'abord à ce penchant, un moment gagné, donnait presque les mains au passage du jeune officier de carabiniers dans les gardes-françaises, passage qui devait lui ouvrir l'hôtel Condé et Chantilly .



Mais au moment où le rêve des deux amants allait se réaliser, quelques allusions alarmaient la craintive princesse. Des scrupules" malgré l'extrême innocence de ses sentiments" pour M. de la Gervaisais, naissaient en elle. Elle tombait malade de ces combats intérieurs. Dans cet état d'ébranlement moral, une femme de sa société venait à lui raconter que depuis trois ans elle aimait un homme, son proche parent ; que pendant deux ans et demi, tous deux avaient cru que c'était de l'amitié et s'étaient livrés à ce sentiment ; mais que depuis six mois, les combats qu'ils avaient à soutenir, leur prouvaient combien ils étaient aveuglés sur l'espèce de sentiment qu'ils avaient l'un pour l'autre. Elle ajoutait qu'elle adorait cet homme, qu'elle ne se sentait pas le courage de ne plus le voir, qu'elle comptait sur sa force pour résister, mais... puis, tout à coup interrompait cette confidence par cette apostrophe qu'elle jetait à la princesse :" Vous êtes bien heureuse, vous ne connaissez pas tout cela !"

Cette apostrophe, les conseils que cette femme réclamait d'elle, éveillaient la princesse de son doux rêve. La religion lui parlait. Et victorieuse d'elle même, la future supérieure des Dames de l'Adoration perpétuelle écrivait la lettre qui commence ainsi : "Ah ! qu'il m'en coûte de rompre le silence que j'ai observé si longtemps ! Peut être vais-je affliger mon ami . Peut être vais-je m'en faire haïr ? Haïr ! ô ciel ! Mais oui, qu'il cesse de m'aimer, ce que j'ai tant craint, je le désire à présent, qu'il m'oublie et qu'il soit pas malheureux. O mon dieu ! que vais-je lui dire, et cependant il faut parler et pour la dernière fois."

Elle le suppliait de ne plus l'aimer, de ne plus chercher à la voir et terminait par ces lignes suprêmes : " Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi ; faites-y un mot de réponse, pour que je sache si je dois désirer de vivre ou de mourir. Oh ! comme je craindrai de l'ouvrir ! Ecoutez, si elle n'est pas trop déchirante pour un coeur sensible comme l'est celui de votre bonne, ayez, je vous en conjure l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe, n'oubliez pas cela, je vous le demande en grâce."

Ainsi finit, en ce dix-huitième siècle, ce roman qui a l'ingénuité d'un roman d'amour d'un tout jeune siècle.




Edmond et Jules de Goncourt








Article du Gil Blas N° 17 ,du 23 avril 1893

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Retour haut de page


statistiques