Ma volonté est que mes dessins,mes estampes, mes bibelots, mes livres enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard béte du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteaux du commissaire priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles, soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts. EDMOND DE GONCOURT

Edmond et Jules

Edmond et Jules

Edmond de Goncourt par Nadar

Edmond de Goncourt par Nadar

dimanche 16 novembre 2008

 

 

L’illustration du 25 juillet 1896

 

 

COURRIER DE PARIS

 

Un satirique de grand talent a écrit un livre ironique, Grands Enterrements. Il y raille les éloges pompeux et les phrases toutes faites. De ces phrases, Paris en a entendu un certain nombre depuis huit jours et les beaux enterrements n'ont pas fait défaut à l'insatiable curiosité de la foule. On a porté de Notre-Dame au cimetière le marquis de Morès mort glorieusement dans une tragique aventure. Les littérateurs ont escorté d'Auteuil à Montmartre (1) un des maréchaux de lettres, un de ceux dont se souciera l'avenir, Edmond de Goncourt. Quelques amis ont suivi le convoi, plus modeste, du pauvre Anatole Lionnet qui disparaît avant son frère malade.

Si je vous disais que la mort du petit chanteur et diseur de vers est peut-être de toutes celles-là celle qui m'a le plus ému ! Ni la fin n'a autant d'auréole que celle d'un chercheur d'aventures qui tombe en défendant bravement sa vie, ni l'existence n'eut autant de valeur que celle d'un des maîtres de la littérature contemporaine ; mais cet Anatole Lionnet, ou plutôt ces Lionnet, avaient fait tant de bien depuis qu'ils chantaient leurs chansons qu'on les aimait sans les connaître, et qu'on les estimait profondément quand on les connaissait.

On pourrait dire proverbialement : Bon comme les Lionnet. Ils apportaient leurs concours à toutes les oeuvres de charité. Ils étaient prêts à chanter pour tous les camarades dans la misère. Quelle fut la dernière action d'Anatole Lionnet? Une apparition, à la Salpetrière, devant les démentes, qu'il charmait tous les ans en organisant dans le vieil hôpital une représentation dramatique. Il priait le public - un public de folles d'excuser son frère Hippolyte qui ne pouvait se rendre, cette année, au rendez-vous habituel, étant malade, et il disait qu'il chanterait pour deux! 

Ce fut la dernière fois qu'il chanta. Il ne se doutait guère, lorsqu'on l'applaudissait, que c'était pour la dernière fois. Combien souvent je les ai vus et entendus, ces Lionnet, disant du Ponsard ou du Daudet- les Prunes, d'Alphonse Daudet, qu'ils disaient si bien et qu'ils rendirent populaires: 

Mon oncle avait un grand verger

Et moi j'avais une cousine...

Nous nous aimions sans y songer...

Les vers sont délicieux et pimpants et jeunes. Les Lionnet leur donnaient un charme exquis. C'était un régal que ces Prunes de Daudet servies par les Lionnet ne sont plus là; il n'y a qu'un Lionnet qui souffre et qui pleure.

M.Henri Rochefort, qui a connu les jumeaux et qui fut, je crois, leur camarade de collège, racontait, l'autre matin, que ces deux êtres étaient tellement unis comme par une membrane invisible que l'idée qui venait du cerveau de l'un arrivait presque instantanément à l'autre. Par exemple, si Anatole pensait: "Je voudrais aller au Gymnase ce soir," Hippolyte disait brusquement: " Que ferons-nous ce soir? J'ai envie d'aller au Gymnase!"

Les frères de Goncourt, qui n'était point jumeaux, semblaient unis de même par l'invisible membrane dont parle Rochefort. Ils ne faisaient qu'un, bien qu'il y eût entre eux huit années de différence. Jules était pétillant et spirituel, Edmond mélancolique et profond. Avec le retroussis de leurs moustaches, ils ressemblaient à deux mousquetaires; mais, si Jules de Goncourt rappelait Aramis, Edmond faisait penser à Athos, le songeur.

Ils ont beaucoup lutté, ces deux frères, et ils ont eu la passion des lettres. Quel livre il y aurait à écrire et sur leurs livres et sur leur vie! On le fera, cet ouvrage, n'en doutez pas. Edmond de Goncourt disparaît dans le soleil de la gloire. Les hôtes du grenier, de ce grenier de millionnaire où les oeuvres d'art pullulent, rendent avec justice à leur maître l'hospitalité qu'il leur donnait. Et nous aurons une Académie de Goncourt, une Académie dont seront exclus, dit le testament, les hommes politiques et les grands seigneurs. Même les poètes, les prosateurs seuls y étant admis.

Il faut louer ce grand lettré qui se préoccupe encore de servir les lettres, après sa mort. Je me rappelle avoir lu, au temps où Erckmann-Chatrian étaient fort à la mode, et les Goncourt beaucoup moins, cette phrase amusante:

"Chose singulière! Les deux plus remarquables romanciers d'aujourd'hui sont quatre."

Je ne sais si les Goncourt furent très enchantés d'être comparés à Erckmann-Chatrian. Aristocrates d'instinct, ils étaient démocrates en art. Ils disaient à la fois les douleurs de la reine martyre et celles d'une pauvre servante amoureuse d'un Jupillon, - Jupillon qui semble déjà un personnage sorti de l'Assommoir.

Le peintre Degas, qui a autant d'esprit que Forain, disait à propos de cette dualité d'inspirations et de goûts:

- J'ai envie de dessiner Goncourt faisant un cavalier seul avec d'une main Marie-Antoinette et de l'autre la Fille Elisa.

C’est par-là que c’est grands seigneurs de lettres furent de leur temps, l’étudièrent et l’exprimèrent. Une malheureuse passante les attendrissait autant qu’une dolente de l’histoire, et même Edmond de Goncourt avait fini par trouver plus de saveur, d’attrait, à l’étude de la vie vivante.

-L’histoire, disait–il, c’est un morceau peint d’après le cadavre !

Je n’ai rien dit de son Journal. Nous n’en connaissons que la moitié (2). Dans vingt ans, nous saurons le reste (3). Ce reste doit être poivré. Je voudrais bien vivre – par curiosité – vingt ans de plus pour le connaître, ce reliquat qui a semblé trop indiscret. Je suis bien certain que les lecteurs de 1916 n’éprouveront pas la déception qui nous attendait lorsque nous avons ouvert les fameux Mémoires posthumes de Talleyrand. Talleyrand nous a trompés. Edmond de Goncourt en donnera pour leur argent aux lecteurs du Journal complet de 1916.

Saluons cette figure qui disparaît. Ci-gît un grand homme de lettres. Et saluons  aussi les promesses d’avenir ! Les concours du Conservatoire sont ouverts, les envois de Rome sont offerts au public les futurs saint-cyriens, polytechniciens, normaliens, achèvent leurs compositions, et la musique de la garde républicaine accorde déjà ses cuivres pour souligner, en Sorbonne, la proclamation des lauréats du Concours général.

C’est l’heure – dont je parlais l’autre jour – où toute la jeunesse de France à la fièvre et où tous les snobs intriguent pour se procurer des places au Conservatoire du faubourg Poissonnière où la barbiche grise  de M. Théodore Dubois remplace, dans la loge officielle, la longue barbe blanche de M. Ambroise Thomas. Il y a longtemps qu’on a dit que ces concours ne sont pas un jour de jugement, mais un sport.

Ils sont tellement un sport que je sais des sportsmen qui se proposent de parier sur les candidats.

- Je prends tel élève de Worms !

- Je choisis tel concurrent de tragédie !

Et l’on pariera    sur M. X ou Mlle  Z…, comme sur Chalumeau ou Tache de Rousseur. C’est un moyen comme un autre de passer l’après–midi ( le Conservatoire remplaçant Longchamp), et voilà, ou je ne m’y connais pas, une admirable façon de comprendre les manifestations esthétiques !

Li-Hun-Chang demandera-t-il au ministère d’assister à l’un de ses concours ? C’est possible. Il me paraît curieux de toutes choses et on lui a montré, au Figaro , une succession et une collection de curiosités parisiennes. Prend-il des notes, Li-Hun-Chang ? S’il en était ainsi, je voudrais bien les connaître. Les Lettres persanes doivent être moins narquoises que ces Lettres chinoises !

Et qu’il est fin, ce fils du Pays de la Fleur ! On lui demandait s’il préférait les Français aux Anglais :

 - J’estime les Anglais, a-t-il répondu, et j’aime les Français !

A Londres, il pourrait dire, avec un sourire qui ferait pour nous du madrigal une critique :

- J’aime les Français et j’estime les Anglais !

C’est quelque chose que l’affection dans la vie privée. Dans la vie publique, l’estime vaut mieux. Et qui sait si ce malicieux Chinois ne vous a pas offert cette pilule sous la dorure d’un compliment ?

Le vice-roi devenu parisien pendant quelques jours, et qui dîne au restaurant dans le Bois de Boulogne pour mieux s’imprégné de la parisine, est déjà célèbre par la chaise à porteurs qui sert à le transporter dans ses nombreuses courses d’observateur et de curieux.

L’autre jour, des ouvriers, arrêtés devant la chaise à porteurs de  Li-Hun-Chang, disaient gravement (je l’ai entendu ) :

 - Ca nous ramène au temps de Louis XIV !

Leur observation était-elle admirative ou protestataire ? Je n’en sais rien. Mais ses bons Parisiens se sentaient revenus au temps du Grand Roi. L’un d’eux ajouta :

- Il se fait porter comme la Maintenon !

Quelle idée exacte pouvait avoir de la Maintenon cet homme du peuple ? Toujours est-il que la chaise à porteurs est un anachronisme qui ne va pas sans élégance. N’ai-je pas raconté, ici même, que lorsque la fusion

Faillit nous ramener le comte de Chambord avec la couronne de roi de France, les chaises à porteurs montèrent tout à coup de valeur chez les marchands de vieux meubles, de bibelots et de curiosités ?

J’en marchandais une, à ce moment-là, et on m’en demanda une somme exagérée.

- Mais cela n’a pas de bon sens !

- Monsieur , me répondit le marchand, ne soyez pas étonné. Les chaises à porteurs sont devenues hors de prix. On n’en trouve plus. Il y a eu une rafle faite sur elles depuis quelques temps !

- Et pourquoi ? On les retient toutes pour le jour de la rentrée du Roy à Paris !

Tant de chaises à porteurs si le comte de Chambord, acceptant le drapeau tricolore, avait fait son entrée dans sa bonne ville de Paris ! C’est pour le coup que l’ouvrier qui philosophait, l’autre jour, devant la chaise de Li-Hun-Chang, serait écrié :

- Ca nous ramène au temps de Louis XIV !

Il faudrait demander à un avocat en quel temps nous ramène l’incident Chenu-Silvy ou Silvy-Chenu qui est soumis présentement au Conseil de l’Ordre. Après avoir échangé des paroles, les deux confrères ont échangé des arguments tout autres-puis des témoins. Grand tapage au Palais. On y était habitué à des duels d’éloquence. Si l’on croise le fer au bout d’un procès, voilà des mœurs toutes nouvelles. Et, d’un autre côté, pourquoi un avocat n’appuierait-il point ses polémiques d’une pointe d’épée ?

Notez le fait. Il marque la venue de mœurs nouvelles. Les vaudevilles nous habituaient à voir des  avocats allant, bras dessus bras dessous, dîner au restaurant prochain après s’être fortement échinés à la barre. Emile Augier les comparait à ces cochers qui se donnent des coups de fouet sur le dos de leurs chevaux, les chevaux étant leurs clients. Mais si, maintenant, la colère survit aux plaidoiries, où irons-nous ? L’intimé enverra des cartels à Petit-Jean et le Palais risquera de devenir un champ clos.

Le conseil est là pour mettre bon ordre à ces manifestations nouvelles. Battez-vous à la barre, tant qu’il vous plaira ; mais ne voyez-vous pas, si l’amour-propre s’en mêlait, venir un temps, qui ne serait pas éloigné, où un avocat interromprait la plaidoirie de son adversaire en lui disant tout net :

- Pas un mot de plus, maître un tel, pas un mot vous dis-je, ou je vous envoie mes témoins !

On se figure, devant une semblable manifestation, la physionomie ahurie du Président. Mais tout est possible et on a très justement dit, et depuis longtemps : Tout arrive. Donc, on pourra voir luire un jour où les robes noires des avocats se pourront relever d’un bout de fourreau comme les dominos des jeunes seigneurs dans les drames où les actions tragiques se déroulent en pleins bals masqués. Une heure pourra sonner où le Conseil de l’Ordre éditera des règlements tels que celui-ci :

MM. Les avocats sont tenus de déposer leurs armes au vestiaire.  

O Barthole ! O Cujas ! Qu’en diriez-vous ? Vous subiriez peut-être, vous aussi, les mœurs nouvelles, et c’est, à tout prendre, ce que vous auriez de mieux à faire. On doit beaucoup parler de tous ces incidents, au bord de la mer ou sous les arbres des Pyrénées. Ou plutôt on en parle fort peu et la villégiature, comme le voyage, a cela de bon qu’elle remet tout a son plan. Ce qui semble irrésistiblement intéressant sur le boulevard devient immédiatement une quantité négligeable dès qu’on a fait dix lieues hors des fortifications. J’ai invité mon ami Jacquelin à venir avec moi aux concours du Conservatoire. Il est au vert. Il m’a répondu par dépêche :

- Ton Conservatoire, c’est le Conservatoire des congestions. Artistes trop froids, salle trop chaude. Mille excuses.

Et comme je le comprends ! Mais il y a  le sacerdoce, et Sarcey vous dirait, au contraire :

- En été, on n’a frais qu’à Paris, et à Paris, dans les théâtres !

Et c’est peut-être la vérité.

 

RASTIGNAC

 

 

(1)  http://collectiondedegoncourt.blogspot.com/2007/12/repos-ternel.html

(2) Journal des Goncourt
E&J De Goncourt Editeur Charpentier 1887à 1896 en 9 tomes

(3) Journal Mémoires de la Vie Littéraire
Edmond et Jules de Goncourt Les Editions de l'Imprimerie Nationale de Monaco de 1956 en 22 tomes

http://collectiondedegoncourt.blogspot.com/2008/03/journal-de-1956-soixante-ans-plus-tard.html

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